Sémio-check : Donald Trump au secours des chatons et des canards
Sémio-check : Donald Trump au secours des chatons et des canards

Lien url vers l’image : https://x.com/JudiciaryGOP/status/1833154509222129884
DÉZOOMAGE PROGRESSIF
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1°- LE CONTEXTE DE L’IMAGE
Qui, quoi, où, quand ?
- Qui : trois énonciateurs se superposent ici. La publication originale est de la « House Judiciary GOP » (en français, la Commission judiciaire de la Chambre des représentants aux États-Unis, et ici le compte de ses membres républicains, le Grand Old Party étant le nom historique du parti républicain), dont le rôle est de superviser les ministères de la Justice et de la Sécurité intérieure. Cette publication est ensuite reprise par Elon Musk, multimilliardaire alors proche de Donald Trump, puis par Donald Trump lui-même.
- Quoi : campagne électorale pour la présidentielle américaine de 2024, qui opposait d’abord Donald Trump (pour le camp républicain) au président sortant Joe Biden, puis à sa vice-présidente Kamala Harris, pour le camp démocrate.
- Où : ville de Springfield dans l’État d’Ohio, au Nord-Est des États-Unis.
- Quand : septembre 2024
- Lieu où l’image a été « trouvée » : réseau social « X » (anciennement Twitter)
Contexte historique, social et culturel de l’image
Cette image doit être comprise dans le cadre de la campagne présidentielle américaine, qui a opposé en 2024 le candidat Donald Trump pour le parti républicain, et Joe Biden puis Kamala Harris pour le camp démocrate. Dans ce contexte, la ville de Springfield dans l’état d’Ohio est ciblée par J.D. Vance, le colistier de Donald Trump, pour y dénoncer la « submersion » migratoire dont elle serait le théâtre.
Le 8 juillet, une photo prise à Colombus (également dans l’Ohio) montre un homme portant une oie inerte, sans autre élément de contexte. Cette image est rapidement interprétée et instrumentalisée par le camp Trump comme preuve que les migrants haïtiens mangeraient les volatiles sauvages de la ville.
Le 27 août, l’information est reprise par le youtubeur Anthony Harris, et début septembre, la rumeur de chats tués apparaît dans le groupe Facebook « Springfield Ohio Crime & Information », avec notamment la publication qui deviendra virale d’une certaine Erika Lee « Warning to all about our beloved pets » (« avertissement général concernant nos animaux bien aimés »).
Le 6 septembre, le camp pro-Trump s’approprie la rumeur. Le 11 septembre, J.D. Vance relaie la rumeur, chiffres (de fiabilité douteuse) à l’appui. Et le même jour, dans un débat l’opposant à Kamalas Harris, Donald Trump affirme « They’re eating the cats, they’re eating the dogs » (ils mangent les chats, ils mangent les chiens). Cette phrase est rapidement détournée de manière virale sur les réseaux socio-numériques, sous formes de gifs, de mèmes, de clips parodiques et musicaux.
2°- QUE NOUS DONNE-T-ON À VOIR ?
Description
Au centre de l’image, on voit Donald Trump, plongé dans l’eau (il pourrait s’agir d’un lac) jusqu’à la taille et vêtu d’une veste bleu marine et d’une chemise blanche. Ses cheveux blonds sont peignés en arrière. Tout contre lui, deux animaux, un canard blanc qu’il serre entre ses mains, et un chaton posé sur son bras gauche. L’image, qui se présente comme une photographie, est un plan rapproché sur le buste de Donald Trump et les deux animaux. Les deux animaux au centre de l’image ont plusieurs attributs de « mignonnerie » : leur petite taille donne une impression de fragilité et d’innocence ; leur regard qui va dans la direction du spectateur sans être frontal permet une interpellation discrète, renforcée par la tournure à l’impératif de la légende qui accompagne l’image.
Deux légendes (pour différentes publications imbriquées) accompagnent l’image : pour la première « Protect our ducks and kittens in Ohio » (« Protégez nos canards et nos chatons en Ohio ») et pour la seconde publication d’Elon Musk, un émoji « smiley cœur ».
Fact checking journalistique
L’image, qui est générée par intelligence artificielle, ne présente pas d’anomalie flagrante, mais plusieurs éléments peuvent intriguer et mettre sur la piste de son caractère non-photographique. Tout d’abord les contrastes sont très appuyés, la luminosité est intense, et les couleurs sont saturées, et le grain très lisse renvoie davantage au numérique qu’à l’analogique. Les deux manches de la veste de Donald Trump n’ont pas le même nombre de boutons (trois à gauche, quatre à droite). De plus, la flottaison des bras de Donald Trump semble peu naturelle. Dans son ensemble, c’est aussi plus largement la mise en scène même de l’image qui alerte. Voir l’ancien président des États-Unis, candidat à un nouveau mandat, plongé volontairement dans l’eau en costume semble très peu vraisemblable. De même, si l’idée est cohérente pour un canard, elle l’est moins pour un chaton, les chats étant plutôt connus pour avoir peur de l’eau. Cette image, si elle se présente comme une photographie, ne cherche pas à se faire passer pour une photographie de presse, mais plutôt comme une image étendard, un témoin des intentions de Trump.
Format
Image générée par intelligence artificielle qui se présente comme une photographie.
3°- INTERPRETER L’IMAGE AU PRISME DE LA DESINFORMATION
Cette image ayant vocation à circuler en période de campagne électorale, son rôle est donc de convaincre et d’orienter un vote : il s’agit avant tout de communication politique… et de contre-propagande.
La place de l’humour dans la communication politique
Si l’humour fait de longue date partie du jeu politique, c’est le plus souvent comme arme contestataire : on l’utilise pour railler un candidat, en forcer certains traits, dénoncer certaines de ses attitudes ou certains de ses propos, en le ridiculisant, le dévalorisant par le rire. Ici, c’est l’effet inverse qui est recherché : l’humour, l’exagération et le grotesque sont exploités par le camp pro-Trump, profitant de la viralité d’une part et de la confusion premier/second degré d’autre part, pour retourner le stigmate qui collait à la peau du candidat. Au lieu de laisser s’installer un discours moqueur dévalorisant, qui le présenterait comme exploitant cyniquement l’affection du public pour les animaux de compagnie, les partisans de Donald Trump font de ses propos la preuve de son amour des animaux et de son désir de les protéger, en jouant sur le registre de l’humour et même d’un peu d’autodérision. L’objectif est de neutraliser les attaques, et d’occuper le terrain médiatique et numérique des chats et chiens par des productions exagérées, qui surjouent le rôle protecteur de Trump, empruntant tous les codes des chatons mignons sur internet pour obtenir une viralité maximale et donc invisibiliser les discours critiques, étouffés sous la profusion d’images artificielles surprenantes, décalées et drôles.
Une confusion désinformationnelle volontaire
Les arrangements de Donald Trump et de son camp politique avec la vérité médiatique sont bien connus. Le cas des prétendus « mangeurs de chats » n’est qu’un exemple parmi d’autres, qui a permis la mise en exergue d’une forme nouvelle de désinformation : la confusion quant au positionnement de l’énonciateur. En effet, si l’image laisse peu de doute quant à sa fabrication par intelligence artificielle, ce sont en revanche ici seulement les métadonnées, c’est-à-dire l’identité des énonciateurs des publications enchâssées, qui permettent de mieux comprendre l’intention derrière cette image : valoriser la posture héroïque de Donald Trump, son courage et son rôle protecteur face à différentes menaces, ici une prétendue menace migratoire.
Donald sauve les chatons… ou est-ce l’inverse ?
Cette image et le discours désinformationnel de propagande politique qui la sous-tend fonctionnent donc en grande partie du fait de cette rhétorique de la confusion entre humour, caricature politique et exacerbation des qualités supposées du candidat. À cela s’ajoute une deuxième strate d’efficacité visuelle : le rôle des animaux, et en particulier leur attribut de « mignon ». En suscitant une forme d’attendrissement, la rhétorique se joue ici aussi par l’émotion, le chat étant un animal largement valorisé dans la culture occidentale pour ses qualités de douceur et de discrétion.
D’un chaton l’autre
Trump a par ailleurs mobilisé l’iconographie des chatons à de nombreuses reprises pendant sa campagne, avec différentes variantes.

Et il n’est pas le seul à avoir compris que le chat, comme d’autres animaux réputés pour leur douceur, pouvait être un argument de choc dans une campagne politique : d’autres candidats ailleurs dans le monde l’ont tout aussi bien compris, comme Marine Le Pen en France.
C’est également en jouant de cette « carte » empathique, et pour tenter d’adoucir son image sur les réseaux sociaux, que la police nationale communique régulièrement sur l’adoption de chats errants dans des commissariats. De même, dans les tranchées ukrainiennes, les soldats se mettent en scène adoptant des chats, compagnons d’infortune, afin de souligner leur humanité au milieu de la barbarie de la guerre, au point de finir sur des fresques de propagande ukrainienne.



