Sémio-check : le sauvetage d’une baleine par des hommes


Le sauvetage d’une baleine par des hommes

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Lien url vers l’image :

https://www.instagram.com/p/DGRQVoAueNe/

DÉZOOMAGE PROGRESSIF

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1°- LE CONTEXTE DE L’IMAGE

Qui, quoi, où, quand ?

  • Qui : le compte Instagram @rescuesdaily, spécialisé dans la création de vidéos générées par intelligence artificielle, est animé par un auteur anonyme. Aucune information personnelle n'est disponible, ni dans la biographie du compte, ni sur le site web mentionné dans celle-ci.
  • Où : Allemagne
  • Quand : 19 février 2025
  • Lieu où l’image a été « trouvée » : Instagram

Contexte historique, social et culturel de l’image

Dans le contexte de la crise climatique et des menaces sur la biodiversité pouvant conduire à la disparition d’espèces et même à l’effondrement du vivant, avec l’intensification des catastrophes naturelles partout dans le monde (incendies, cyclones, inondations, etc.), les enjeux environnementaux et climatiques occupent une place de plus en plus importante dans les médias.

Parallèlement, ces thématiques sont particulièrement exposées à la désinformation, avec la multiplication d’images décontextualisées (des images anciennes reprises et légendées différemment pour illustrer de nouvelles catastrophes) et d’images générées par IA.

2°- QUE NOUS DONNE-T-ON À VOIR ?

Format 

Vidéo générée par l’IA (information mentionnée dans la légende de la vidéo)

Description

La vidéo montre un chalutier en pleine mer sur lequel repose une baleine recouverte de balanes. Une équipe de sauveteurs, vêtus de gants, de cirés et de salopettes de protection, s’affaire autour de l’animal. Concentrés sur leurs gestes, ils retirent les balanes à la main ou à l’aide de jets d’eau et de spatules. Les balanes se détachent de la peau de la baleine et s’accumulent sur le pont du bateau.

Le montage alterne entre des plans d’ensemble montrant le cétacé allongé sur le pont et recouvert de balanes, et des plans rapprochés révélant les parasites incrustés ainsi que le travail minutieux des sauveteurs (gros plans sur les mains, les visages concentrés et les outils). La lumière naturelle de plein jour met en valeur les contours des éléments filmés et accentue la netteté des images, ainsi que la texture de la peau de la baleine et des vêtements. Les points de vue variés placent le regard du public à hauteur des sauveteurs situés à différents endroits du bateau.

La vidéo est accompagnée d’une légende en anglais indiquant un “calming whale rescue”, précisant qu’il s’agit d’une vidéo générée par IA montrant un exemple de sauvetage de baleine, avec des hashtags liés aux animaux marins, à l’océan et à un effet “ASMR” (sensation de détente et de bien-être, voir plus bas). Une musique apaisante accompagne la séquence, laissant place aux sons de la mer et de l’eau projetée sur la baleine.

Fact-checking journalistique

Au-delà de la crédibilité de la scène, l’image présente plusieurs signes de facticité technique : la taille de la baleine est changeante et pas toujours proportionnelle à celle des sauveteurs, certains jets d’eau semblent ne pas être reliés à un tube, les balanes disparaissent instantanément lorsqu’elles sont décrochées, se fondent les unes dans les autres, et les spatules se fondent dans le corps de l’animal.

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Capture d’écran de la vidéo : une spatule qui se trouble et se confond avec la baleine quand elle bouge

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Capture d’écran de la vidéo : des balanes disparaissant directement après avoir été décrochées

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Capture d’écran de la vidéo : des projecteurs d’eau sans tube (alterne entre apparition et disparition dans la vidéo)

3°- INTERPRETER L’IMAGE AU PRISME DE LA DESINFORMATION

L’intention de manipulation n’est pas explicite ici, puisque ces vidéos sont clairement créées par un compte Instagram qui revendique l'usage de l’intelligence artificielle générative. Il est d’ailleurs mentionné dans la légende que la vidéo a été créée avec l’IA. Toutefois, comme tout contenu publié sur les réseaux sociaux, les images et vidéos circulent et sont souvent décontextualisées, la légende est modifiée et l’origine de l’image n’est plus mentionnée. Dès lors, cette vidéo peut être perçue comme réelle, et plusieurs éléments contribuent à cette impression de réalité, ce qui peut induire en erreur et avoir des conséquences sur la représentation des animaux marins et de leurs relations avec les humains.

Distorsion du réel et inexactitudes scientifiques

A l’aune de la fiction, cette vidéo réaliste propose une vision déformée des animaux marins, de leur comportement et des relations entre humains et non-humains. D’après les scientifiques qui ont vu et commenté ces vidéos, ce type de scène, bien que réaliste du point de vue des procédés esthétiques (traits précis, lumière naturelle, bruits naturels, etc.), la scène est néanmoins improbable et pourrait s’avérer, au contraire, dangereuse pour les animaux : en recherchant la proximité avec eux, les humains peuvent les mettre et se mettre en danger ainsi que fragiliser leur santé : déséquilibrer le cycle de la vie des animaux marins, perturber les processus de reproduction, bouleverser leur besoin de tranquillité, etc.

En France, il est d’ailleurs interdit de s’approcher à moins de 100 mètres des cétacés dans les aires marines protégées, selon l’Office français de la biodiversité (OFB). Par ailleurs, les balanes présentées comme des dangers pour les baleines contre lesquels les humains devraient lutter font, en réalité, partie de leur quotidien. Si elles peuvent devenir gênantes en grande quantité, ce n’est que rarement. Les balanes filtrent l’eau pour se nourrir, utilisent la peau de la baleine comme support et peuvent, dans certains cas, lui servir de protection. Pour les archéologues, elles sont importantes car elles permettent d’en savoir plus au sujet des baleines sur une longue durée.

  • Au-delà de la question de la factualité et de savoir si la vidéo représente une scène réelle, son succès semble avant tout reposer sur les émotions et les affects qu’elle suscite chez le spectateur.

Les hommes sauveurs des animaux marins : des héros ordinaires

La vidéo projette ici une vision à la fois anthropocentrée (du point de vue des humains) et fantasmée des cétacés, submergés par les balanes. Ils auraient besoin d’être secourus par les humains qui sont en réalité les premiers responsables directs ou indirects de leur mort (chasse à la baleine, pollution marine, réchauffement des mers et des océans, etc.). En ce sens, ces vidéos détournent le problème de la vulnérabilité des animaux qui seraient menacés par les balanes – ce qui est en partie faux d’un point de vue scientifique –, et dont la survie dépendrait des humains.

En effet, bien que la baleine semble être l’actrice principale et les humains, des acteurs modestes qui ne regardent pas la caméra ni ne se placent au centre de l’image, ils sont en fait ainsi présentés comme des héros « humbles » : filmés de biais, concentrés sur leurs actions et placés sur le côté. Paradoxalement, du fait de leur apparente mise en retrait, ils en ressortent plus nobles, d’autant plus que la situation est qualifiée en légende de « sauvetage » (terme empathique).

La multiplication des plans, et les gros plans sur les mains et les outils, participent de la construction de leur ethos de sauveurs, anonymisés pour représenter potentiellement tout un chacun, une humanité dans laquelle tout spectateur pourrait s’identifier (ce qui est facilité par les plans pris du point de vue des acteurs dans l’image) en raison de la faible incarnation des personnes présentes dans la vidéo : ce sont des héros ordinaires.

  • Par ces vidéos, les humains sont ainsi invités à se sentir importants et utiles. Ainsi, de telles représentations suscitent satisfaction et sentiment d’utilité chez le spectateur.
  • Biais cognitif du sauveur : il consiste à intervenir dans des situations où l’on perçoit un besoin d’aide, même si cela n’est pas nécessaire ou demandé. Il est motivé par le désir de se sentir utile ou valorisé.

Susciter l’apaisement et la tranquillité

La vidéo, au rythme lent et à la mélodie régulière et douce, suscite un sentiment d’apaisement qui rend le visionnage agréable. Le bruit de la mer et des jets d’eau en arrière-plan sonore y contribue. La légende mentionne d’ailleurs le terme « ASMR », qui signifie « Autonomous Sensory Meridian Response », désignant une sensation de relaxation déclenchée par certains sons ou stimuli visuels. Ces derniers, comme des chuchotements ou des bruits doux, visent à apaiser et à procurer une sensation de bien-être. Ici on peut ajouter la satisfaction visuelle de voir l’animal nettoyé, purifié, à l’image du succès des contenus qui montrent des nettoyages de peau par exemple sur les réseaux sociaux numériques. Malgré la répétition de ce type de contenus, similaire, le visionnage reste régulier – il maintient l’attention du public.

  • Cette ambiance, évidemment, minimise, voire masque la violence quotidienne que les animaux marins subissent de la part des humains (pêche, tourisme, pollution, déchets plastiques etc.).

Intericonicité/culturelle visuelles

Ces représentations trompeuses des relations entre humains et non-humains, plaçant les hommes dans une position de sauvetage, ne sont pas nouvelles et inondent notre univers fictionnel, notamment au cinéma et dans les séries télévisées (Sauver Willy, 1993, Flipper le dauphin, 1964), etc.). Nos productions cinématographiques contribuent effectivement à façonner l’imaginaire de nos relations avec les animaux, qu’elles soient de proximité ou, à l’inverse, d’étrangeté et de peur, comme avec le requin (Les Dents de la mer, 1965, etc.), souvent fantasmées et tronquées. Toutefois, ces objets d’étude n’ont jusqu’ici pas été considérés, à juste titre, comme des contenus de désinformation, car ils n’ont, par définition, pas vocation à informer.

Ici, le statut de cette vidéo est plus ambivalent, surtout lorsqu’elle circule sur les réseaux sociaux numériques, en dehors de son contexte de production. Si l’IA peut être considérée comme un outil de créativité et de production d’imaginaires, dans la continuité des contenus de fiction, le statut de ces vidéos reste souvent ambigu, d’autant plus qu’elles n’ont généralement pas d'auteur identifié, contrairement à une œuvre qu’on peut facilement associer à un auteur ou à son style. Il suffit de voir les commentaires adossés à ce type de vidéos qui saluent généralement le courage des sauveteurs, voire s’en émeuvent. C’est dans cette ambiguïté, ce trouble, que ce type de vidéo peut être perçu, dans le flot de contenus, comme une forme de désinformation. Cette vidéo n’est pas isolée. Elle s'inscrit dans une tendance plus large de multiplication des comptes et des vidéos montrant des animaux marins (orques, baleines, pingouins) se faisant retirer des balanes, lavés, puis rejetés à la mer. Elles circulent sur plusieurs plateformes (Facebook, Tik Tok, Instagram) et génèrent des millions de vues. C’est donc également la répétition qui permet d’inscrire ces représentations dans nos esprits et de les intégrer.

Pour aller loin

  • Étude de la désinformation environnementale et climatique
  • Étude de nos représentations fictionnelles des animaux et du vivant

Mots-clés : IA, environnement, cétacés, distorsion du réel, désinformation scientifique

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