Sémio-check : des dizaines de militaires français tués dans le Golfe ?


Sémio-check : des dizaines de militaires français tués dans le Golfe ?

Lien vers l’archive : https://x.com/reseau_internat/status/2028796788195381374?s=20

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DÉZOOMAGE PROGRESSIF

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1°- LE CONTEXTE DE L’IMAGE

Qui, quoi, où, quand ?

  • Qui ? Un site qui se présente comme de « réflexion et de réinformation », à vocation internationale comme son nom l’indique.
  • Quoi ? cette image, accompagnée d’une légende, prétend illustrer la mort au combat de nombreux soldats français
  • Où ? dans le Golfe arabo-persique
  • Quand ? 3 mars 2026
  • Lieu où l’image a été « trouvée » : X mais on trouve la même sur  Instagram ou Facebook

Contexte historique, social, culturel de l’image

Cette image donne à voir les dégâts survenus dans un pays du Golfe, à Abu Dhabi précisément, à la suite d’un tir venu d’Iran, dans le cadre du conflit militaire lancé par la coalition américano-israélienne qui a ouvert les hostilités contre la république islamique d’Iran le 28 février 2026. Elle est donc diffusée dans un contexte classique de propagande de guerre, où chaque belligérant se vante de ses faits d’arme et des dégâts occasionnés à l’adversaire.

2°- QUE NOUS DONNE-T-ON À VOIR ?

Format 

Il s’agit d’une photographie qui a l’air bien réelle

Description

Prise en plan très large et en surplomb, probablement d’un immeuble qui fait front à cet espace, l’image montre un port, visiblement industriel, comme en témoignent les nombreuses grues (qui peuvent servir à charger ou décharger des marchandises ou à construire et réparer des bateaux). On peut voir un bateau de grande taille amarré, et deux plus petits au premier plan, qui s’apparentent à des remorqueurs qui accompagnent l’entrée de plus gros navires dans un port. Au milieu, on voit un pont routier, qui assure la transition entre une partie du port et sa sortie vers un autre espace. De grands bâtiments sont derrière ce pont. Et encore derrière, un large panache de fumée laisse imaginer qu’un incendie s’est déclaré, sans indice qui permette d’en comprendre l’origine.

Autrement dit, cette photo ne montre rien d’autre qu’un incendie dans un port, sans qu’on puisse deviner où se trouve ce port, ce qui brûle ni pourquoi.

Fact checking journalistique

Grâce à une recherche par image inversée, on découvre des dizaines de photos similaires, mais pas toutes accompagnées du même commentaire. On trouve aussi des vidéos de la scène en question. Que ces images soient postées sur des réseaux sociaux ou sur des sites de médias, les diffuseurs situent tous la scène au même endroit : une partie du port d’Abu Dhabi où se trouve une base militaire émiratie dite « camp de la paix », et où sont installées des forces militaires françaises. A la même date, un communiqué officiel du ministère de la défense (MOD) des Emirats arabes unis décrit une attaque sur ce site (« la base navale d’Al Salam ») par « deux drones iraniens ».

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L’attaque a été filmée en direct depuis un bâtiment d’en face, selon la même perspective que la photo ici analysée. Le quotidien régional français le Dauphiné libéré a republié cette vidéo, où l’on voit deux impacts successifs, avec le bruit lointain de l’explosion provoquée, et le début d’un incendie.

On n’a donc aucun doute sur la véracité de cette image. Elle est bien prise sur les lieux de l’incident, elle montre bien qu’il y a eu un bombardement et un début d’incendie. Aucune manipulation de l’image ne vient en altérer la véracité, en exagérant les effets, en choisissant un cadrage partiel et trompeur pour cacher une vérité qui ne correspondrait pas aux faits que l’auteur du message analysé prétend illustrer.

C’est parce que la désinformation repose ici sur l’interprétation forcée donnée à cette image.

3°- INTERPRETER L’IMAGE AU PRISME DE LA DESINFORMATION

Une image trop lointaine et imprécise pour illustrer ce que l’auteur prétend

Cette image est un cas typique de ce qu’on peut appeler un coup de force sémiotique. Elle illustre certes l’incendie provoqué par la chute de deux drones, mais elle n’a qu’une faible valeur indicielle : la fumée montre que quelque chose brûle, et rien d’autre. On ne voit en réalité rien de précis sur ce cliché, ni sur la vidéo d’origine d’ailleurs. En effet, un large pont, un vaste bâtiment masquent notre vue. Ce cliché nous oblige à imaginer ce qui est en train de se consumer en dégageant cette importante fumée. Et c’est là que le coup de force intellectuel intervient pour nous conduire sur la pente de la désinformation. Le message qui accompagne cette photo affirme que « 70 militaires français » sont « morts », alors même que le cliché pris de très loin, sans vue directe sur la scène ne laisse voir aucun corps, aucune ambulance, aucun véhicule de pompier, comme on peut en trouver après un grave accident de la circulation ou un attentat, avec des images prises sur le vif.

L’importance du texte pour faire croire à la valeur informative de l’image

Dans ce cas précis, on voit que la manipulation par l’image repose sur un coup de bluff sémantique : l’image atteste de la présence d’une scène de crise (un incendie) qui peut laisser augurer que cela a provoqué des dégâts, peut-être même des victimes (blessés ou morts) car des flammes aussi épaisses sont l’illustration d’un incendie assez important pour engendrer des pertes humaines. Mais ce n’est pas l’image qui le montre, c’est le texte qui le proclame. Le texte du message mais aussi le texte sur l’image, comme s’il fallait le marteler pour mieux essayer de faire croire que cette image est quand même la preuve de ce qu’elle ne prouve pas. Et l’auteur de cette désinformation (puisque les ministères émirati et français ont présenté l’incendie comme mineur et n’ayant fait aucune victime) sait qu'il risque de ne pas convaincre. Il ajoute donc un procédé rhétorique supplémentaire, en arguant qu’une source qui fait autorité aurait été à l’origine de cette pseudo information : un « institut américain d’étude de la guerre » l’aurait publiée. Or il existe bien un Institute for the Study of War (ISW), mais l’adjectif américain ne figure pas dans son nom, et une visite de son site à l’époque des faits ne laisse paraître aucune donnée signalant une telle information. Alors que des faits de cette résonance et de cette envergure auraient forcément été traités par cet institut.

C’est là qu’il faut bien réaliser que provoquer 70 morts avec deux drones est un chiffre aberrant. À la guerre, le nombre de blessés est toujours plus important que le nombre de morts. Pour 70 morts, cela signifierait qu’il y aurait probablement le double ou plus de blessés. Or rien n’est évoqué en ce sens dans le message trompeur. De plus, des drones, qui portent une charge explosive par définition bien plus limitée que des bombes aériennes ou des missiles, n’occasionnent jamais un aussi grand nombre de morts en deux frappes. Elles n’ont provoqué, comme on le voit sur la photo, qu’un incendie limité à une zone bien précise. C’est là une autre caractéristique classique de ce type de manipulation : publier un chiffre spectaculaire, qui frappe les esprits, malgré l’invraisemblance factuelle et iconographique du propos.

Une désinformation classique en propagande de guerre

En situation de guerre, de nombreuses tentatives de manipulation se font jour, dans chaque camp. Cela peut être le cas pour tromper l’adversaire : lui faire croire par exemple à une manœuvre militaire en cours pour le prendre par surprise ailleurs, comme l’a montré le célèbre exemple de l’opération Fortitude, durant la Seconde guerre mondiale, où les Alliés ont fait croire à l’armée allemande qu’ils s’apprêtaient à réaliser un débarquement en Norvège ou dans le Pas de Calais, pour que les Allemands baissent la garde en Normandie, là où le vrai débarquement se préparait.

Un autre trait classique de propagande de guerre consiste à la fois à glorifier un camp, présenté comme efficace, comme vainqueur, et à démoraliser l’adversaire (militaires et/ou opinion publique) en pointant ce qui serait ses défaites. Dans chaque conflit, on voit donc circuler des faux récits de victoire sur le terrain, permettant d’entretenir l’esprit patriotique et belliqueux de ceux dont on glorifie ainsi l’efficacité au combat, tout en espérant que l’adversaire recevra cette pseudo-information comme un coup au moral, en se disant que son camp recule, subit des pertes importantes et inquiétantes, qu’il est peut-être sur le chemin de la défaite. Ici, affirmer que l’armée française a subi de très lourdes pertes (70 morts, d’un seul coup), en deux frappes de drone est un récit anxiogène laissant à penser que la France vient de s’engager dans une guerre qui est déjà très coûteuse en vies humaines et le sera sans doute plus encore quand ce seront des missiles et non des drones qui frapperont. A destination de l’opinion publique française, il s’agit d’essayer de provoquer un réflexe de panique et d’effroi afin de créer un mouvement en faveur du retrait des troupes françaises du Golfe, où elles honorent des accords de défense avec les émirats et donc entravent la force de frappe de l’Iran sur ses voisins. A destination de l’opinion publique qui soutient la lutte iranienne dans cette guerre, il s’agit de montrer que ce pays a des moyens de riposte, peut faire mal à l’adversaire, et que sa lutte, sa résistance, ne sont donc pas vaines.

Ce message de propagande de guerre pro-iranienne provient d’une source dont l’analyse permet de ne pas être surpris de ce choix éditorial. Ce blog se présente explicitement comme un héritier du travail présenté comme pionnier de Thierry Messian, complotiste bien connu pour avoir affirmé sans preuve que, lors des attentats du 11 septembre 2001, aucun avion ne serait allé se jeter contre les murs du Pentagone, en dépit de toutes les images qui illustrent ce fait incontestable. D’ailleurs, ce blog revendique un terme clé de la complosphère, celui de « réinformation », qui est un terme de combat contre l’information journalistique professionnelle de qualité, en postulant que tout ce que les médias disent serait faux ou manipulatoire, et que seule une rupture complète avec les médias traditionnels permettrait de « mieux s’informer ». Ces sites dits de réinformation sont truffés de contre-vérités, de mensonges manipulatoires, orientés par une idéologie très contestataire, souvent anti-américaine, anti-occidentale, anti-libérale. Il suffit de naviguer un tout petit peu sur ce blog pour se rendre compte d’ailleurs que les articles publiés en ce moment sont pro-iraniens et à charge contre Israël et les États-Unis en diffusant des contenus exagérés, ou factuellement très contestables voire faux.

NB : Rappelons à cette occasion que la visite de l’onglet obligatoire « à propos », est un réflexe salvateur quand on s’interroge sur la valeur d’un site. S’il est rempli honnêtement, les créateurs qui sont normalement fiers de ce qu’ils font, vont afficher clairement la couleur. Chacun sait donc à quoi s’attendre et peut comprendre très vite la ligne éditoriale du site. Si le « à propos » (ou « about us ») est vide, alors c’est un très mauvais signe, car cela signifie que les créateurs contreviennent aux usages et se cachent derrière un prudent anonymat.

Mots-clés : guerre, Iran, drone, Abu Dhabi, armée française