Sémio-check : le dernier géant, s’inventer un passé mythique


Sémio-check : le dernier géant, s’inventer un passé mythique

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DÉZOOMAGE PROGRESSIF

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1°- LE CONTEXTE DE L’IMAGE

Qui, quoi, où, quand ?

  • Qui : page de 26.000 abonnés « Baruck Communication Sénégal » qui se présente comme localisée à Dakar et indique des prestations et activités variées : « création digitale, location de voitures, studio de production musicale »
  • Quoi : prétendue parade d’un géant dans les rues d’une ville ou d’un village
  • Où : si la publication de l’image vient, comme son nom l’indique, de Dakar au Sénégal, en revanche le lieu supposé de l’image, le contexte géographique dans lequel la scène présentée est censée se dérouler n’est ni précisé, ni devinable.
  • Quand : 3 mai 2023
  • Lieu où l’image a été « trouvée » : Réseau social Facebook - l’image a par ailleurs circulé sur d’autres réseaux sociaux, notamment TikTok.

Contexte historique, social et culturel de l’image

Aucun élément précis n’est donné quant au contexte spatio-temporel exact de cette image, sinon l’architecture des bâtiments, les tenues des passants et la couleur de leur peau, qui laissent penser à une ville européenne.

L’image est en noir et blanc, avec un grain et une qualité qui évoquent les photographies du début du XXe siècle, même si elle est trop nette pour y ressembler totalement.

2°- QUE NOUS DONNE-T-ON À VOIR ?

Format

Cette image, générée par intelligence artificielle, reprend les codes esthétiques d’une archive photographique.

Description

Prise en plan large et en légère contre-plongée, l’image imite une photographie en noir et blanc du début du XXe siècle. Elle montre un homme de très grande taille qui marche dans une rue pavée, entouré des deux côtés d’une foule - principalement des hommes qui portent des vestes et pour la plupart coiffés de chapeaux. Placé au centre, ce “géant” dont le regard fixe l’objectif marque un axe vertical dans la composition de l’image : il la scinde en deux. A sa droite comme à sa gauche, la foule semble indifférente à sa présence. On voit à l’arrière-plan des maisons à étages, qu’il domine nettement. À ses pieds, on distingue un autre personnage dont la physionomie est très différente de la sienne (il lui arrive à peine aux genoux) mais aussi de celle des passants qui les entourent. Cette iconographie avec rue pavée et foule d’hommes rappelle les imageries industrielles de sortie de mineurs ou d’ouvriers de leur lieu de travail, ou les clichés d’un photographe comme Eugène Atget (1857-1927), connu notamment pour avoir photographié les rues de Paris ainsi que ses artisans.

Fact checking journalistique

Plusieurs fact-checkings de cette image ont été proposés, notamment par l’AFP et 20 minutes. Ils permettent de remonter jusqu’à la génération initiale de l’image sur Midjourney avec la première légende qui l’accompagnait, initialement rédigée en russe. L’image a au départ été publiée sur le réseau social Mastodon par le compte @HoaxEye, qui est une chaîne Telegram en langue russe dédiée aux images créées par IA. C’est ensuite par un phénomène de republications successives que l’image a perdu ses métadonnées initiales et ainsi pu être prise pour une archive authentique, diffusée comme telle sur d’autres plateformes et considérée comme la preuve de l’existence passée de géants. Le fact-check de l’AFP liste plusieurs anomalies visuelles qui permettent de repérer la génération par intelligence artificielle, notamment la malformation des mains du géant, mais aussi de plusieurs visages de passants, ainsi que du personnage aux pieds du géant.

À cela s’ajoutent l’absence d’attribution du cliché à un photographe en particulier, un problème d’échelle (les écarts de taille entre les passants, les maisons et le géant sont incohérents) et surtout un problème de chronologie. En effet, non seulement le grain de la photographie ne correspond pas entièrement aux clichés qui pouvaient être pris dans les années 1900 (si l’on pense à ceux d’Eugène Atget par exemple) mais surtout, l’écart entre la date annoncée (1901) et la légende (le dernier géant de Néandertal) ne peut qu’alerter, et surtout faire sourire. En effet, l’homme de Néandertal est une espèce éteinte depuis plus de 40.000 ans, ancêtre de l’homo sapiens – l'espèce humaine actuelle. La confrontation entre ces deux éléments datés indique une confusion chronologique de taille, comme si le paléolithique était aussi proche de nous que le début du XXsiècle. S’ils étaient en effet plus grands et trapus, les hommes de Néandertal avaient néanmoins une physionomie globale comparable à celle de l’homo sapiens.

Les fact-checkings cités ci-dessus, tout comme la publication étudiée, datent de 2023, et depuis, les fausses archives générées par intelligence artificielle n’ont cessé de proliférer : voir à ce sujet les analyses notamment proposées par France Culture, Le Monde ou encore Le Figaro. Le phénomène a pris une ampleur telle qu’un projet de recherche porté par Sorbonne Université, « Virapic », y est désormais consacré, avec le concours d’historiens et d’informaticiens.

3°- INTERPRETER L’IMAGE AU PRISME DE LA DESINFORMATION

L’image comme preuve

La datation précise (1901) donne du crédit et la labellisation d’archive vient aussi légitimer le cliché et lui octroie un statut véridique, l’éducation à l’image et à l’histoire nous ayant habitués à considérer que l’image fait preuve, a fortiori lorsqu’il s’agit d’archives. Toutes les périodes les plus marquantes de la deuxième moitié du XIXe siècle et du XXe siècle ont ainsi été documentées grâce à la photographie, et c’est le plus souvent par l’intermédiaire de photographies que ces événements sont connus et étudiés. La date supposée (1901 ici, 1890 dans la première version diffusée de l’image) rend également plus difficile le regard critique, car on est moins habitué à regarder des photographies datant de cette époque et à repérer les anomalies en distinguant par exemple des tâches ou des ratés visuels, qui peuvent s’expliquer par les techniques de l’époque.

Feindre l’authentique

Fabriquée de toutes pièces, cette fausse image d’archive relève à la fois de la fiction – car elle invente une situation irréelle et un contexte improbable, aucun être humain n’ayant jamais mesuré plus de 2,50 mètres, tandis que le “géant” ici présent en mesure au moins 5 – et de la feintise. La “feintise” désigne en littérature (et par extension en théorie visuelle) l’imitation à l’identique d’une énonciation de réalité, le mimétisme du vrai.

La dimension spectaculaire de l’événement ici supposément représenté, une “parade”, n’est pas sans rappeler l’instrumentalisation et la spectacularisation des corps considérés comme difformes ou hors-normes, au point d’en faire des attractions, comme le montre bien le film Freaks (La monstrueuse parade en français) de Todd Browning (1932). Dans le même temps, le géant est une figure qui traverse autant les récits mythologiques et bibliques où il est supposé terrifiant (pensons au Golem) que les récits enfantins où c'est souvent une figure inquiétante (Le petit poucet) ou étrange et rassurante à la fois (Le bon gros géant de Roald Dahl, le personnage de Hagrid dans la saga Harry Potter, etc.).

Je sais bien... mais quand même

C’est donc ici le crédit testimonial accordé à l’image qui est le principal mécanisme de désinformation : une image ne peut pas mentir, elle est nécessairement véridique. L’image est considérée vraie d’emblée, sa légende (le renvoi supposé à l’homme de Néandertal) permettant d’en redoubler le sens et la supposée précision historique. Avec une telle rhétorique visuelle, il suffit de voir pour croire. En témoigne le post de l’internaute qui accompagne la publication : « Je m’en fous si tu dis que c’est faux. Vous avez peut-être raison mais je sais que DeepState nous cache des choses impossibles ». Avec ce post, on comprend donc aussi que l’image est associée à un régime de croyance proche d’une théorie du complot : DeepState, “l’État profond”, nous cachant des choses, alors pourquoi pas ça, aussi improbable que cela puisse sembler ?

C’est donc dans le rapport entre l’adhésion à cette image et ce qu’elle représente que tient toute la complexité des fausses images d’archives et du danger qu’elles véhiculent. Réécrire le passé, voire l’inventer de toutes pièces, par la seule fabrication d’une image, c’est espérer une adhésion immédiate du spectateur pour la simple raison qu’il s’agit d’une image - spectaculaire qui plus est. Et c’est l’autre ressort de la désinformation : attirer l’attention avec une image hors du commun, celle d’un géant issu de la nuit des temps. Le recours à la pseudo-image d’archives devient alors un moyen d’essayer de rendre cette fable crédible. Si la photographie mettait en scène le personnage à notre époque, nul doute que peu seraient tentés d’y croire car il serait connu et populaire, disséqué dans tous les médias et sur les réseaux. L’inscrire dans un passé, proche mais suffisamment éloigné pour qu’aucune image animée (de télévision ou de cinéma) ne vienne témoigner de son existence, est la condition du possible impact de cette manipulation, en ouvrant la porte à un doute raisonnable : “et si c’était vrai” ? Les fausses images d’archives constituent ainsi une voie particulière de la désinformation visuelle, qui mérite d’être étudiée comme telle.