Sémio-check : Trump et McDonald’s, détournement satirique d’une photographie devenue iconique
Trump et McDonald’s : détournement satirique d’une photographie devenue iconique
Lien url vers l’image : https://x.com/BurtMaclin_FBI/status/1848340011948585362
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DÉZOOMAGE PROGRESSIF
1°- LE CONTEXTE DE L’IMAGE
Qui, où, quand ?
- Qui : Burt Macklin (internaute) reprenant un cliché du photo-reporter Evan Vucci
- Où : Pennsylvanie (Etats-Unis)
- Quand : octobre 2024
- Lieu où l’image a été « trouvée » : Instagram
Contexte historique, social et culturel de l’image
C’est ici un cas de détournement que nous avons sous les yeux. Il s’agit d’un photomontage proposé par l’internaute Burt Macklin (@BurtMaclin_fbi) sur Instagram le 21 octobre 2024, à partir du cliché pris par Evan Vucci (photographe pour les agences de presse Associated Press et Sipa) le 13 juillet de la même année. Deux événements sont associés : la journée passée par Donald Trump « dans la peau » d’un employé de McDonald’s dans le cadre de sa campagne pour l’élection présidentielle, et la tentative d’assassinat contre le candidat à la Maison Blanche, lors d’un rassemblement politique dans l’état de Pennsylvanie, aux États-Unis. Blessé à l’oreille par une balle, celui-ci se relève, entouré de ses gardes du corps, le visage ensanglanté et le poing levé, en criant « Fight ! ».
Si de nombreuses photographies de l’événement ont été prises selon différents angles et publiées dans des médias aux lignes éditoriales diverses, c’est en particulier celle d’Evan Vucci qui a abondamment circulé dans la presse américaine comme internationale, et qui a également fait l’objet de nombreux détournements sur les réseaux sociaux. En effet, la gestuelle de Donald Trump saisie ici, la présence du sang sur son visage et la posture de ses gardes du corps contribuent à donner à l’image un caractère dramatique et emblématique. L’angle de la prise de vue, la nature même des faits, l'attitude combative de Trump, avec en sus le drapeau américain en toile de fond, ont immédiatement rendu la photo iconique - une de celles qui font date et marquent l’histoire, comme la fameuse photographie prise par Joe Rosenthal le 23 février 1945, montrant des soldats qui plantent le drapeau américain sur l’ile japonaise de Iwo Jima.
2°- QUE NOUS DONNE-T-ON À VOIR ?
Format
Il s'agit d’un photomontage. Outre la surimpression du texte sur l’image, plusieurs éléments de la photographie d’Evan Vucci ont été modifiés.
Description
On voit ici Donald Trump au centre de la photographie, entouré de plusieurs gardes du corps, dont l’un a le regard directement orienté vers l’objectif. En arrière-plan, le drapeau américain (stars and stripes) se détache sur un ciel bleu. Donald Trump se tient debout, et brandit, dans son poing levé, un sac en papier de nourriture à emporter, floqué du logo de la marque de fast food McDonald’s. Une traînée de sang apparaît sur sa joue droite, et sa bouche est grande ouverte, on comprend qu’il est train de haranguer un public. Autre détail très important : l’ensemble des personnes qui l’entourent sourient, et ont même l’air hilares, ce qui contraste fortement avec le caractère supposé dramatique d’une personne qui saigne et a besoin d’être protégée.
Prise du bas vers le haut, depuis le sol vers une tribune, la photographie est cadrée de telle manière que sa structure est pyramidale et met en exergue la figure de Donald Trump qui apparaît ici au centre, entouré de gardes du corps. Plusieurs lignes de fuite diagonales renforcent cette structure pyramidale et guident le regard vers le poing levé pour en faire le point névralgique de la composition.
On peut voir apposée sur l’image la mention « @BurtMaclin_fbi », qui permet d’une part de repérer le caractère falsifié de l’image, d’autre part de comprendre sa dimension parodique. En effet, l’acronyme « fbi » ici détourné fait référence au FBI (Federal Bureau of Investigation), service fédéral d’enquête, de renseignement et de contre-espionnage aux États-Unis. Cette surimpression du texte sur l’image est le premier indice qu’il s’agit d’un montage et que la photographie a été altérée. À cela s’ajoute le commentaire associé à la publication sur Instagram, qui fait ici office de légende : « Cette image, prise à la fin du service de Trump chez McDonald’s, est stupéfiante. Regardez comme tout le monde est heureux et un client satisfait lui fait un gros câlin. C'est une image emblématique ».
Cette légende possède clairement des marqueurs de l’ironie, le « gros câlin » n’étant pas du tout en phase avec un contexte dramatique où le personnage central saigne et explicite l’association faite, par ce photomontage, entre les deux événements : la tentative d’assassinat contre Trump d’une part et sa récente opération de communication électorale dans un restaurant McDonald’s d’autre part, sans compter le possible jeu de mots sur l’homonymie entre le prénom de Trump et la célèbre marque de fast food.
Fact checking journalistique
Le fact-checking n’est ici pas nécessaire, dans la mesure où l’image se présente explicitement comme un détournement. Le signe linguistique « @BurtMaclin_fbi » apposé sur la photographie, la modification de l’expression faciale des gardes du corps transformée un sourire radieux, et surtout la substitution du poing levé de Donald Trump par le sac McDonald’s en témoignent. Il ne s’agit donc pas de débusquer le mensonge puisqu’il se présente comme tel. En revanche, c’est la raison du détournement et les mécanismes de sa dimension humoristique qui sont à analyser.
3°- INTERPRETER L’IMAGE AU PRISME DE LA DESINFORMATION
Une image peut en cacher une autre : mécaniques d’une image satirique
Le décalage entre le contexte (un meeting politique devenu la scène d’une tentative d’assassinat) et l’objet (un sac de déjeuner en papier) crée un effet humoristique. On comprend que la stratégie visée ici est à la fois celle de faire rire et de proposer une certaine critique de l’actualité politique. Par le détournement qui porte sur deux éléments de la photographie (le poing brandi par Trump auquel est substitué le sac McDonald’s, et les visages des gardes du corps auxquels sont ajoutés des sourires), le but n’est plus d’informer, mais de proposer une plaisanterie visuelle. Comme pour les mèmes, l’objectif ici poursuivi est double : proposer un commentaire politique sur l’actualité en se basant sur des faits réels et avérés, tout en assumant un point de vue subjectif et en ajoutant un filtre comique à ce commentaire. Le fait que l’image affiche son détournement en fait un cas particulier de désinformation : il ne s’agit pas de tromper, ni de mentir, mais plutôt de détourner pour ridiculiser, comme la caricature peut le faire.
Minimiser pour critiquer
Les éléments centraux dans la composition de l’image que sont le drapeau américain, le poing levé et le sac en papier qui vient s’y substituer dans ce détournement, mettent en place des lignes de récit à la fois complémentaires et contradictoires, ce qui donne à ce photomontage toute sa complexité.
Le ciel bleu clair, prédominant dans l’image, entre en contraste avec le bleu marine des tenues de Donald Trump et de ses gardes du corps. De plus, les deux éléments rouges de l’image, les bandes horizontales du drapeau et le sang sur le visage du candidat républicain, viennent entrer en résonance comme deux symboles d’une Amérique blessée mais résiliente, et marquent la force et le courage devant l’adversité, Donald Trump ayant, au moment saisi par cette photographie, crié « Fight » (« battez-vous »,). L’image a ainsi permis aux partisans du milliardaire de souligner sa bravoure et de lui associer un récit, une mythologie de lutte contre l’adversité.
Le drapeau américain (le stars and stripes en anglais) symbolise l’identité nationale ; sa présence dans l’image s’explique par la nature politique de l’événement, mais vient ici renforcer une forme de généralisation : de manière suggérée, ce sont les États-Unis dans leur ensemble qui sont concernés par l’événement. Le poing levé quant à lui est un symbole répandu de l’iconographie politique, que l’on trouve dès le début du XXe siècle et qui se cristallise rapidement comme une allégorie de la lutte politique. Représenté ainsi le poing levé et le visage blessé, Trump devient une figure résiliente, solide, héroïque.
Un lien s’établit de manière presque évidente avec le tableau d’Eugène Delacroix La Liberté guidant le peuple, que la structure pyramidale et la présence du drapeau suffisent à évoquer. Cette oeuvre, peinte en 1830, représente la révolution dite des « Trois glorieuses » qui se déroule les 27, 28 et 29 juillet 1830, même si elle est souvent considérée à tort comme représentant la Révolution française. Son personnage central est une Marianne, seins nus, qui brandit le drapeau bleu-blanc-rouge français sur un champ de bataille et est entourée de compagnons belligérants, dont un Gavroche. En évoquant visuellement ce tableau, l’association implicite est donc proposée avec cet événement révolutionnaire et fait de Trump une allégorie de bravoure et de lutte pour la démocratie. En revanche, le détournement, lui, vient immédiatement briser cette lecture.
C’est par le détournement et l’altération de quelques détails que la posture de Donald Trump est alors volontairement sapée, critiquée, ridiculisée. Les sourires ajoutés aux visages des gardes du corps viennent encore renforcer cette dimension sarcastique. On peut ainsi déduire que cette image, comme d’autres à la mécanique similaire, relève d’un travail de sape des opposants de Trump : l’objectif est de “dés-iconiser” cette photographie et sa force symbolique qu'ils perçoivent particulièrement menaçante, à l'approche d’un scrutin qui lui sera finalement favorable.