Comment le gouvernement israélien a fabriqué un institut de recherche fictif pour influencer les IA génératives


Publié le mardi 25 août 2026 à 10:17

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Le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, à Jérusalem le 16 juillet.
 

(Ilia Yefimovich/AFP)

Auteur(s)

Jacques Pezet

Derrière le site du «Hanover Institute for Public Policy» se cache l’entreprise américaine Piro, capable d’orienter les réponses des modèles d’IA comme ChatGPT, pour le compte de l’Etat israélien.

A première vue, le Hanover Institute for Public Policy ressemble à un centre de recherche américain tout à fait banal. Il publie des rapports remplis de tableaux, de statistiques, de notes de bas de page, et possède une charte graphique bien rodée. A ceci près que ses auteurs stakhanovistes, capables de publier 124 articles entre le 6 et le 14 août, ne portant que sur des sujets en lien avec Israël, la Palestine et l’antisémitisme, sont introuvables.

A partir de documents déposés auprès du ministère américain de la Justice dans le cadre du Foreign Agents Registration Act (Fara), le média américain Politico a révélé, le 14 août, que le site de ce prétendu think tank, dont le nom de domaine n’a été enregistré que fin juin, est en réalité une opération de communication du gouvernement israélien. En exploitant ces formulaires, le journaliste Jacob Wendler, spécialisé dans les questions de lobbying et de réseaux d’influence, a découvert que les contenus du Hanover Institute sont en réalité produits par l’agence de communication américaine Piro Inc., sous-traitante de Havas Media Germany, branche allemande de l’entreprise française de conseil en communication, elle-même déjà enregistrée aux Etats-Unis dans des opérations d’influences pour le compte d’Israël, rappelle Politico.

Selon les documents du Fara, Piro a adressé un «work order» (ordre de service) de 900 000 dollars (770 000 euros), fin avril, pour une mission de «projet pilote de narration numérique», puis de 100 000 dollars, fin juillet, pour développer une «initiative de contenu factuel», toutes deux menées pour le compte du gouvernement israélien.

Ces activités pour le compte de l’Etat hébreu, qui «peuvent inclure la création et la diffusion de supports d’information factuels et étayés par des sources fiables destinées à sensibiliser le public américain à Israël et aux questions qui s’y rapportent, par le biais de contenus diffusés au grand public», d’après les documents publics remplis par Piro auprès du Fara, ne constituent pas vraiment un secret. En bas de page du site du Hanover Institute, on retrouve une mention qui confirme que «ce document est diffusé par Piro, Inc. pour le compte de Havas Media Germany GmbH, agissant pour le compte de l’Agence de publicité du gouvernement israélien».

Mais selon Politico, cette opération d’influence a pour spécificité de chercher à «influencer la manière dont les grands modèles linguistiques, tels que ChatGPT, répondent aux questions concernant Gaza et les Forces de défense israéliennes, alors que le soutien de l’opinion publique à ce pays s’affaiblit à tous les niveaux du spectre politique américain». En publiant des centaines d’articles, toujours structurés autour de titres sous forme interrogative, tels que «Les fondateurs du sionisme se qualifiaient-ils eux-mêmes de colonisateurs ?» ou «Que va-t-il arriver aux civils à Gaza ?», et une construction standardisée autour de points clés, tableaux et listes de sources, Politico estime que ces textes visent à alimenter les systèmes d’intelligence artificielle qui parcourent le Web pour répondre aux questions de leurs utilisateurs.

Autre élément allant dans le sens d’une opération visant à influencer les outils d’intelligence artificielle grand public, également souligné par une enquête du 17 août du magazine Responsible Statecraft, émanation du think tank américain Quincy Institute, l’entreprise Piro revendique être en mesure de faire de l’«AI story optimization», soit le fait d’influencer la manière dont ChatGPT et d’autres outils d’IA vont répondre en reprenant les informations que veulent mettre en avant ses clients. Or, dans ce cas précis, son client est le gouvernement israélien, ce qui semble orienter parfois la qualité des réponses. A la question «L’armée israélienne est-elle l’armée la plus morale au monde ?», le Hanover Institute va répondre en reprenant des sources qui se concentrent sur ce que les Israéliens, juifs comme arabes israéliens, pensent de Tsahal dans des enquêtes d’opinion, où indiquant que l’armée dispose d’un code de bonne conduite et qu’elle a même ouvert des enquêtes sur le comportement de ses soldats. Or cette réponse est biaisée puisqu’elle ne répond qu’avec des points de vue israéliens.

Responsible Statecraft soupçonne également le site de produire ses textes à l’aide d’IA générative. Après avoir soumis douze articles choisis au hasard au détecteur d’IA GPTZero, onze ont été identifiés comme ayant été rédigés par une IA avec un «niveau de confiance élevé» et le dernier avec un «niveau de confiance modéré».

Selon le site Cybernews.com, des indices techniques montrent que le site du Hanover Institute est conçu pour être facilement exploité par les robots des intelligences artificielles. Alors que la plupart des sites web limitent l’accès à certains robots «afin de protéger leur contenu ou de réduire la charge sur le serveur», Cybernews constate que le site du Hanover Institute «dispose d’un fichier robots.txt très ouvert», qui invite les robots des modèles d’IA à parcourir librement ses pages. «Ce n’est pas une simple négligence», avertit le site spécialisé, qui note également que le site a créé un fichier llms.txt, spécialement conçu pour faciliter l’accès des IA au contenu d’un site et donner la priorité à ses rapports.

D’après Politico, qui a effectué ses propres tests, les manipulations de Piro ont fonctionné. ChatGPT et Perplexity ont cité des contenus du Hanover Institute en réponse à des demandes neutres concernant Gaza, l’antisionisme ou l’antisémitisme. Ironie du sort, Piro cite désormais l’analyse de Politico sur son propre site web pour vanter l’efficacité de son travail.

Néanmoins, les efforts du gouvernement israélien pour influencer l’opinion publique via les réponses des IA sont désormais confrontés à un problème technique. Comme a pu le constater CheckNews, le nom de domaine du Hanover Institute n’est plus accessible pour de nombreux internautes. Un message d’avertissement bloque l’accès direct au site, suspecté de faire l’objet d’un usage malveillant. Cybernews.com rapporte que «le projet Spamhaus, une association à but non lucratif qui surveille les cybermenaces et fait figure de référence en matière de réputation des adresses IP et des noms de domaine, vient de signaler le site HanoverInstitute.com et de l’ajouter à sa liste noire de domaines», le rendant ainsi inaccessible aux utilisateurs de nombreuses solutions de sécurité web.

Ce type d’opération n’est pas nouveau. En avril 2026, le média américain Axios avait révélé que l’ancien directeur de campagne de Trump, Brad Parscale, via sa société Clock Tower, était employé par le gouvernement israélien pour influencer les réponses des IA dans le cadre d’une campagne d’influence ayant coûté 46,5 millions de dollars.


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