Nucléaire iranien : quelle est la réalité de la «menace» invoquée par Trump pour justifier sa guerre ?


Publié le mardi 10 mars 2026 à 10:06

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De la fumée s'élève du site des frappes aériennes près de la tour Azadi, dans l'ouest de Téhéran, le 10 mars 2026.

(Atta Kenare / AFP)

Auteur(s)

Elsa de La Roche Saint-André

Les rapports du renseignement américain et de l’AIEA ont jusqu’ici constamment conclu que l’Iran ne construisait pas d’arme nucléaire. Mais le pays en a les capacités techniques et plus aucun inspecteur n’a accès à son territoire depuis juin.

Détruire les capacités de missiles balistiques de l’Iran, anéantir sa marine, redonner sa liberté au peuple iranien, lutter contre le terrorisme… Depuis le déclenchement de l’offensive américano-israélienne, Donald Trump multiplie les argumentaires destinés à justifier la décision des Etats-Unis d’attaquer l’Iran. Parmi les raisons avancées : le programme nucléaire iranien. Celui-ci, à en croire les dernières déclarations du chef d’Etat américain et de son administration, serait à un niveau d’avancement tel qu’il représenterait une véritable «menace».

A travers l’opération militaire, l’objectif «est de défendre le peuple américain en éliminant des menaces imminentes venues du régime iranien», notamment en veillant à ce que «les Américains ne [soient] jamais menacés par un Iran doté de l’arme nucléaire», a soutenu Donald Trump dans une allocution partagée sur son réseau Truth Social, samedi 28 février. Six jours plus tôt, l’envoyé spécial de Washington au Moyen-Orient, Steve Witkoff, lançait déjà sur Fox News que l’Iran était «probablement à une semaine de disposer des matériaux de fabrication de bombes de qualité industrielle».

En juin dernier, dans la foulée de l’opération «Midnight Hammer» qui avait ciblé les installations nucléaires iraniennes, l’administration Trump s’était pourtant targuée d’avoir mis un coup d’arrêt au programme de Téhéran. Le 25 juin, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth vantait ainsi sur CNN : «Notre campagne de bombardements a anéanti la capacité de l’Iran à fabriquer des armes nucléaires.» A en croire les propos des responsables américains, on serait donc passé en à peine huit mois d’un programme nucléaire «anéanti» à une «menace imminente». Des revirements qui servent le narratif guerrier de Washington.

«Pas de signe de militarisation»

«Ces déclarations à l’emporte-pièce ne sont corroborées par aucune expertise, nullement documentées, et même pas accordées aux mises à jour annuelles faites par le renseignement américain», pointe auprès de CheckNews Benjamin Hautecouverture, maître de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique et spécialiste des questions nucléaires. «Nous continuons à estimer que l’Iran ne construit pas d’arme nucléaire», pouvait-on ainsi lire en mars 2025 dans le rapport annuel sur l’état de la menace, compilé par les agences américaines sous la houlette de la direction du renseignement national et de la CIA. Un an auparavant, le même document estimait que l’Iran «dispose de l’infrastructure et de l’expérience nécessaires pour produire rapidement de l’uranium de qualité militaire, s’il le souhaite».

Pour Clément Renault, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire, l’analyse reste «relativement cohérente» : «Là où le rapport de 2024 se concentre sur la capacité de l’Iran à se doter de l’arme nucléaire, celui de 2025 se focalise sur l’intention d’Ali Khamenei [l’ancien président iranien tué le 28 février, ndlr] de donner ou non l’ordre de construire une bombe nucléaire.» Le renseignement américain aboutit finalement à la même appréciation : quand bien même l’Iran continue d’augmenter la taille et le niveau d’enrichissement de ses stocks d’uranium, ce développement ne se double pas d’une volonté politique de lancer la fabrication d’armes nucléaires.

«Le plus important est de noter que le renseignement américain n’a jamais, ni l’année dernière, ni cette année, ni les années précédentes, conclu autre chose que : l’Iran ne donne pas de signe de militarisation de son programme nucléaire», synthétise Benjamin Hautecouverture. «C’est une chose de pouvoir accéder à la bombe nucléaire, c’en est une autre de vouloir faire usage de cette capacité», abonde Clément Renault.

Une politisation des analyses ?

Les services américains partagent en cela les constats de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Depuis plus de dix ans, celle-ci tient une position constante dans ses évaluations portant sur le programme nucléaire iranien : à savoir que si l’Iran, après sa guerre contre l’Irak qui s’est finie en 1988, a conduit «des activités à l’appui d’une éventuelle dimension militaire de son programme nucléaire», ces efforts – connus sous le nom de «projet Amad» – ont été interrompus à compter de 2003.

«L’agence ne dispose d’aucune indication crédible d’activités menées en Iran après 2009 [année où Téhéran avait révélé construire un site d’enrichissement d’uranium jusqu’alors clandestin] en lien avec la mise au point d’un dispositif explosif nucléaire», écrivait l’AIEA dans une évaluation en 2015. Dans son dernier rapport en date, paru juste avant le déclenchement de la guerre de douze jours que se sont livrés Israël et l’Iran en juin 2025, l’agence précise que le régime de Téhéran a conservé des équipements provenant du projet Amad sur le site de Turquzabad «de 2009 à 2018», mais que ces éléments en ont ensuite «été retirés».

Plus de coopération avec l’AIEA

Dès lors, il existe deux hypothèses concernant l’opération déclenchée le 28 février. «Soit Israéliens et Américains ont disposé de renseignements extrêmement précis qui montrent que l’Iran est plus proche de la bombe que ce qu’on savait jusqu’ici», énonce Clément Renault – une option qui ne peut être exclue totalement, au vu du degré avancé d’infiltration de leurs services au sein des arcanes du pouvoir iranien –, «soit ils font dire aux renseignements ce qu’ils ne sont pas en mesure de dire, et les objectifs militaires poursuivis sont donc autres».

Dans ce cas, le fait pour l’administration Trump de s’affranchir ainsi des évaluations des services de renseignement témoignerait d’une «politisation claire des analyses». Un processus déjà illustré en août par le limogeage du directeur de la Defense Intelligence Agency, le service de renseignement militaire, et le démantèlement de tout un bureau de celui-ci après la publication d’un rapport qui a fortement déplu à Donald Trump, car il concluait que le programme nucléaire de Téhéran n’avait pas été «complètement détruit» par les frappes de juin, mais seulement retardé de quelques mois.

Toutefois, il est impossible de se prononcer sur l’état d’avancement véritable du programme iranien. Pour Clément Therme, chargé de cours à l’université Paul-Valéry de Montpellier et chercheur associé à l’Institut international d’études iraniennes, le problème actuel n’est pas celui d’une menace grandissante : «On entend dire depuis les années 80 que l’Iran aura la bombe dans quelques mois ou quelques années, sans qu’aucune de ces prédictions ne se soit vérifiée.» A ses yeux, les difficultés viennent d’une moindre transparence de l’Iran vis-à-vis de la communauté internationale. Depuis juin, Téhéran a coupé court à toute coopération avec l’AIEA, dont les inspecteurs ont été expulsés du territoire. «Comme on en sait moins, ce sont les informations politisées qui occupent l’espace», estime Clément Therme.

«Le savoir-faire persiste»

Ce qu’on peut affirmer aujourd’hui avec certitude, c’est que l’Iran s’est largement affranchi du Joint Comprehensive Plan of Action, un accord international signé en 2015 qui imposait des restrictions sur la production iranienne d’uranium enrichi, et dont Donald Trump s’était brutalement retiré en 2018. Quand Israël a lancé son offensive le 13 juin 2025, l’Iran disposait, selon les données de l’AIEA, d’un stock de 440 kg d’uranium hautement enrichi – atteignant un niveau de pureté de 60 %, non loin du seuil de 90 % requis pour la fabrication d’armes nucléaires. «Le fait que l’Iran soit le seul Etat non doté d’armes nucléaires au monde à produire et à accumuler de l’uranium enrichi à 60 % reste très préoccupant», notait l’AIEA dans son dernier rapport. Son directeur, Rafael Grossi, expliquait en octobre que de telles quantités pourraient permettre à l’Iran de fabriquer jusqu’à dix bombes nucléaires.

Si Téhéran a toujours défendu que son programme était développé pour des besoins civils, notamment la production d’électricité à partir de l’énergie nucléaire, le pays a acquis grâce au projet Amad toutes «les compétences techniques, scientifiques et industrielles» nécessaires à la fabrication d’armes nucléaires, souligne Maïlys Mangin, maîtresse de conférences à l’université Toulouse-Capitole et chercheuse associée au Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques. «Le savoir-faire persiste» quelles que soient les opérations en cours, les connaissances n’étant «pas vulnérables aux frappes militaires».

Récemment, la BBC a analysé des images satellites qui révèlent que de nouveaux toits ont été construits sur deux installations nucléaires endommagées par les bombardements de juin. Les images montrent par ailleurs que des entrées de tunnel sont en cours de consolidation au mont Kuh‑e Kolang Gaz La, tout proche de l’usine d’enrichissement de Natanz. «Certains spécialistes supposent aussi que l’Iran pourrait être en train de nettoyer ou de stabiliser les sites frappés, explique Maïlys Mangin. Mais à ce stade, aucun élément n’est venu documenter que l’Iran aurait repris des activités nucléaires proliférantes.»


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