Sud-Liban : les images qui prouvent la destruction du couvent de Yaroun par l’armée israélienne


Publié le vendredi 15 mai 2026 à 09:09

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Le 1er mai, plusieurs vidéos montrant la silhouette d’une pelleteuse en train de détruire un bâtiment ont commencé à massivement circuler sur les réseaux sociaux, notamment sur X et TikTok.

(D.R.)

Auteur(s)

Vincent Coquaz et Brice Le Borgne

L’ambassadeur d’Israël en France assure que l’édifice religieux n’a «pas été détruit, ni même touché». Nous avons pu établir que ce couvent notamment composé d’une école et d’un dortoir pour les religieuses a été intégralement rasé.

Destruction d’un véritable site religieux ou d’un «simple» bâtiment résidentiel ? Depuis le 1er mai, deux versions s’affrontent concernant le sort d’un couvent situé à Yaroun, dans le sud du Liban. Une localité située à moins de deux kilomètres d’Israël, où Tsahal opère dans le cadre de la guerre qu’elle mène contre le Hezbollah visant à établir une «zone tampon». Des combats qui ont fait plus de 2 600 morts au Liban, déplacé plus d’un million de personnes et conduit à la destruction de nombreux villages frontaliers par l’armée israélienne.

Selon des comptes sur X relayant l’actualité libanaise, le couvent des Sœurs du Saint-Sauveur aurait été endommagé voire rasé par l’armée israélienne. D’autres, au contraire, évoquent une «fausse information», comme l’ambassadeur d’Israël en France, qui assure que l’édifice religieux n’a pas du tout été détruit «ni même touché». Selon lui, «l’Etat d’Israël protège et respecte les lieux de culte de toutes les religions». En géolocalisant précisément les bâtiments de cette zone de Yaroun et en croisant des témoignages, des photographies et des images satellites, Libération a pourtant pu établir que le couvent a bien été intégralement détruit.

Pelleteuses israéliennes

Le 1er mai, plusieurs vidéos montrant la silhouette d’une pelleteuse en train de détruire un bâtiment ont commencé à massivement circuler sur les réseaux sociaux, notamment sur X et TikTok. Leurs légendes indiquent que les images ont été tournées à Yaroun, et qu’elles montrent le couvent en train d’être «rasé par un bulldozer».

Pour comprendre ce que l’on aperçoit sur ces vidéos, il faut d’abord visualiser la géographie de ce complexe religieux, situé à l’ouest de Yaroun. Celui-ci se compose de deux bâtiments. Le premier, le plus imposant (entouré en jaune ci-dessous), est le couvent des Sœurs du Saint-Sauveur (également appelées Sœurs salvatoriennes). «Ce bâtiment comprenait à la fois l’école [Saint-Georges] et un logement pour les religieuses, ainsi qu’une chapelle. Il s’agissait donc d’un ensemble unique [qui constituait] le couvent», détaille à CheckNews la congrégation des Sœurs. «C’était un couvent avec une vraie vie religieuse, et il était connu comme tel», confirme une source associative préférant rester anonyme.

Le second édifice (en rouge ci-dessous) est un dispensaire de l’Ordre de Malte, qui comprend également au premier étage un appartement occupé par l’archevêque grec catholique de Tyr. «Il a été fondé en 1981 et était dûment autorisé par le ministère de la Santé. À l’origine, il se situait au sein même du couvent et assurait des services médicaux ainsi que la distribution de médicaments aux familles», précise la congrégation, qui gérait également ce dispensaire de l’Ordre de Malte, en plus de l’école, comme l’indique le site de Malte Liban. Devant chacun de ces deux bâtiments trône une statue de la Vierge.

Selon plusieurs sources locales, les deux bâtiments étaient abandonnés depuis plusieurs années tout comme le village, en raison des multiples ordres d’évacuation décrétés par l’armée israélienne et des bombardements. «En 2024, nous avons été contraints de quitter la région en raison de la guerre. À cette période, le couvent et l’école avaient déjà été touchés par des bombardements», précise la congrégation des Sœurs du Saint-Sauveur.

Configuration du site du couvent et du dispensaire de Yaroun

Configuration du site du couvent et du dispensaire de Yaroun

Que montrent donc les vidéos des pelleteuses israéliennes ? Géolocalisées par CheckNews, elles ont été tournées depuis le village voisin de Rmeish, et filment la scène depuis l’ouest. Une première vidéo montre une pelleteuse s’attaquer à un bâtiment en arrière-plan du dispensaire. D’après un habitant de Yaroun joint par CheckNews, il s’agit d’une maison derrière les édifices religieux déjà cités. A ce moment-là, le dispensaire et le couvent sont encore debout.

Bâtiment endommagé

Mais une série de clichés, publiés notamment par le correspondant de Libération au Liban, Arthur Sarradin, ainsi que deux autres vidéos, montrent le bras de la pelleteuse s’attaquer au couvent. Une quatrième vidéo permet de constater, plus tard dans la journée, les ruines de l’édifice, autour desquelles l’engin continue de s’affairer. «À ce jour, et malheureusement, le site a été entièrement rasé et détruit», confirme à CheckNews la congrégation des Sœurs.

Analyse des vidéos montrant la destruction progressive du couvent de Yaroun. Les pointillés bleus symbolisent la localisation approximative de la pelleteuse israélienne.

Analyse des vidéos montrant la destruction progressive du couvent de Yaroun. Les pointillés bleus symbolisent la localisation approximative de la pelleteuse israélienne.

Malgré ces très larges destructions, révélées dès le 1er mai par un correspondant du média libanais l’Orient le jour, certains porte-voix d’Israël ont martelé le contraire. Le 2 mai, le ministère des Affaires étrangères israélien indiquait que le site du couvent était «intact», dans une publication accompagnée d’une photo… du dispensaire. Une ligne reprise par l’ambassadeur d’Israël en France, Joshua Zarka. Ce dernier explique ainsi, comme évoqué plus haut, que «le couvent des Sœurs salvatoriennes à Yaroun dans le sud-Liban n’a pas été détruit, ni même touché». Selon lui, seul «un bâtiment résidentiel en dehors du complexe religieux a été touché après qu’une enquête a conclu à son utilisation à des fins militaires, notamment pour des tirs de missiles».

Evoquant de «fausses informations», le compte de l’ambassade d’Israël en France demande alors une «rectification immédiate, publique et claire» à ceux qui ont affirmé que l’édifice religieux avait été détruit. Contactée, l’ambassade d’Israël a refusé de répondre à nos questions sur ces publications, et renvoie vers Tsahal.

L’armée israélienne avait pourtant reconnu dès le 2 mai, via son porte-parole arabophone, que «dans le cadre des activités visant à détruire les infrastructures terroristes, une maison située dans un complexe religieux de la région [avait] été endommagée». Dans le complexe donc, et non en dehors, comme l’assurait Joshua Zarka. L’armée ajoutait que le bâtiment endommagé «ne présentait aucune caractéristique indiquant qu’il s’agissait d’un bâtiment religieux». Sans qu’on sache si le bâtiment auquel ils font référence est la maison à l’arrière du site, le couvent ou le dispensaire de l’Ordre de Malte. Dans tous les cas, des photos du couvent publiées par le passé montrent par exemple la statuette d’une Vierge, une icône du Christ, ou un panneau indiquant que l’école était bien gérée par des religieuses. Contactée concernant la destruction du couvent, l’armée israélienne n’a pas encore répondu à nos questions.

Par ailleurs, le dispensaire, dont l’image est partagée par l’armée et l’ambassadeur pour prouver leurs dires, est-il vraiment intact ? Une source locale préférant rester anonyme indique à CheckNews que les pelleteuses «n’ont pas touché au dispensaire mais des explosions depuis octobre 2023 l’ont endommagé de manière sérieuse».

Il ne reste du village plus que des ruines

La confusion autour de la destruction du couvent a aussi été nourrie par la publication, de la part d’internautes voulant dénoncer cet incident, d’images montrant, en réalité, d’autres édifices détruits, différents du couvent. C’est le cas par exemple d’une image qui a très largement circulé, notamment partagée par le vice-président du conseil régional d’Ile-de-France, Patrick Karam, et qui montre une église en ruine. Vérification faite, il s’agit en réalité de l’église Saint Georges, située à 400 mètres du couvent. Elle a été détruite fin 2024 par des frappes de l’armée israélienne, comme le documentent des images satellite consultées par CheckNews, ainsi que d’autres photos prises à l’époque.

Autre exemple : le prêtre Hugues de Woillemont, qui dirige une association de soutien aux chrétiens d’Orient, a publié un communiqué dénonçant le fait que «l’armée israélienne a détruit un couvent des sœurs Salvatoriennes à Yaroun (Sud-Liban), un ordre que l’Œuvre d’Orient connaît et soutient». Il accompagne sa publication d’une photo montrant un bâtiment en ruine, interprété par beaucoup comme une image du couvent détruit. Mais il s’agit là aussi d’une photo plus ancienne, prise début de 2025, et qui semble plutôt correspondre au centre du village de Yaroun.

Un tweet de l’eurodéputée Horizons Nathalie Loiseau a également été très largement repris et commenté. Elle y dénonce la destruction du couvent : «De quel droit ? En quoi cela a-t-il à voir avec le désarmement du Hezbollah ? Israël, réveille-toi, tes dirigeants ont perdu le Nord.» Le message est accompagné d’un montage de deux photos, montrant une ville en haut, et des ruines en bas (qu’on retrouve dans un article de l’Orient le Jour). Ce montage ne montre pas le couvent mais la destruction, beaucoup plus large, de Yaroun (dont l’église Saint-George).

Car au-delà de la destruction de cet édifice religieux, il ne reste du village plus que des ruines. Victime des bombardements de l’armée israélienne notamment fin 2024, puis désormais de ses excavatrices, Yaroun, évacué, est aujourd’hui un tas de gravats inhabitable, tant dans la partie chrétienne que la partie chiite du village. En plus de l’église Saint-Georges, dont seuls deux murs restent encore debout, c’était déjà à Yaroun qu’une statue dédiée au même saint avait été détruite en 2024 par un bulldozer de l’armée israélienne. Mi-avril, à quelques kilomètres de là, à Debl, un soldat israélien avait, lui, été photographié, massue à la main, en train d’asséner des coups à une statue du Christ, tombée de sa croix.


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