VRAI OU FAUX. Mort de Lyhanna : Tous les pédocriminels sont-ils "incurables", comme l'affirme Gérald Darmanin ?
Publié le mardi 23 juin 2026 à 10:45

Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, sort de l'Elysée, le 10 juin 2026.
(BASTIEN OHIER / HANS LUCAS / AFP)
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Mathilde Texier - franceinfo - France Télévisions
La pédocriminalité n'est pas une maladie. Il n'est donc pas pertinent de parler d'"incurabilité", rappellent les psychiatres. Pour autant, la prévention et le suivi socio-judiciaire couplé à une injonction de soins permettent respectivement de diminuer les risques de passages à l'acte et de récidive.
Les pédocriminels "incurables" ? La mort de Lyhanna remet au cœur du débat la question de la pédocriminalité et de sa prise en charge par la justice. Jérôme Barella, le principal suspect dans cette affaire, était déjà visé par quatre procédures pour violences sexuelles sur mineures avant la disparition, fin mai, de la collégienne de 11 ans. L'homme de 41 ans n'avait cependant jamais été auditionné. Lors d'une émission consacrée à l'affaire Lyhanna sur BFMTV, lundi 8 juin, Gérald Darmanin s'est prononcé contre la réinsertion des pédocriminels, qu'il considère "incurables". Franceinfo démêle le Vrai du Faux.
Les propos du ministre de la Justice sont "faux", tranche d'emblée Walter Albardier, psychiatre au Centre ressources pour intervenants auprès d'auteurs de violences sexuelles (Criavs) d'Ile-de-France. "Pour prononcer le terme de curabilité, il faut une maladie. Le référentiel n'est donc pas le bon", abonde Laurent Layet, expert psychiatre auprès des tribunaux.
La pédocriminalité n'est en effet pas une maladie. Souvent confondue avec la pédophilie, la pédocriminalité désigne le passage à l'acte de violences sexuelles commises sur les mineurs. La pédophilie, elle, est reconnue comme un trouble psychiatrique et désigne les personnes attirées sexuellement par les enfants de façon durable. La psychiatrie parle dans ce cas de "déviance sexuelle", précise Laurent Layet.
Seuls "30 à 50%" des agresseurs atteints d'un trouble pédophilique
"La majorité des personnes sexuellement attirées par des enfants ne passent pas à l'acte", rappelle donc Walter Albardier. A l'inverse, "ceux qui passent à l'acte ne sont pas forcément sexuellement attirés par les enfants". Le rapport 2023 de la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles (Ciivise) relève que "parmi les agresseurs sexuels d'enfants, la proportion identifiée comme pédophiles oscille entre 30 et 50%".
Dans le cas des agresseurs incestueux, "la majorité (...) ne sont pas pédophiles au sens psychiatrique du terme", note par ailleurs la Ciivise. Il est alors question, dans ces agressions intrafamiliales, "du pouvoir, de la puissance, de la non-séparation des espaces et des corps", détaille le psychiatre Walter Albardier.
L'attirance sexuelle envers les enfants n'est "ni nécessaire ni suffisante pour expliquer la violence sexuelle, quel que soit l'âge de la victime. La plupart des passages à l'acte sont l'expression de relations de pouvoir, de violence, de domination, ou encore – dans un autre registre – résultent du manque de repères, du manque de limites dans le rapport à l'autre, de l'immaturité", est-il rappelé sur le site du dispositif "Stop", la ligne d'écoute pour les personnes pédophiles en demande de soins.
Parler de la "curabilité" des pédocriminels n'est donc pas pertinent, insiste Laurent Layet. Selon ce psychiatre, l'essentiel réside plutôt dans "l'évaluation de la dangerosité, du risque de récidive" des auteurs de violences sexuelles sur mineurs. Dans ce cadre, l'expert psychiatre détermine certains facteurs de risque "statiques", sur lesquels il est impossible d'influer : "le nombre d'incarcérations, les antécédents judiciaires, le sexe…" Il est cependant possible d'influer sur des facteurs "dynamiques" pour "diminuer le niveau de dangerosité" : "le niveau d'insertion sociale et professionnelle, les addictions, les troubles anxieux et dépressifs…"
Une prise en charge multiple pour diminuer le risque de récidive
Agir sur ces facteurs de risques passe par une prise en charge "médicale, psychologique, éducative, judiciaire, et, de façon générale, sociétale", détaille Walter Albardier. Le psychiatre précise par ailleurs que "l'arrestation et le jugement sont déjà un traitement social : 85% des pédocriminels arrêtés ne récidivent pas, car stoppés dans des dérives qu'ils ne valident souvent pas eux-mêmes". La Ciivise note cependant que le risque de récidive augmente au fil du temps chez les agresseurs "sans traitement". Dans le détail, "les pédocriminels agresseurs de garçons sont les plus à risque de récidive (35%) comparativement à ceux qui agressent des filles (16%) et aux pères incestueux (13%)".
D'où l'importance de l'injonction de soins imposée aux pédocriminels lors de leur condamnation. Cette prise en charge passe d'abord par une psychothérapie qui doit être "centrée sur le passage à l'acte et le mode opératoire, les étapes qui ont précédé le passage à l'acte, c'est-à-dire sans complaisance avec l'agresseur et en prenant en compte ses stratégies. La thérapie doit contribuer à cette mise en évidence, remonter le cheminement décisionnel et déconstruire les distorsions cognitives", estime la Ciivise.
La thérapie permet également de traiter d'éventuels traumatismes : environ "30 à 40% des agresseurs ont eux-mêmes été victimes de violences sexuelles dans leur enfance ou de violences physiques", précise le rapport de cette commission indépendante. Prendre en charge ces traumatismes "permet souvent d'éviter la récidive", relate Laurent Layet. Un traitement médicamenteux, notamment des antidépresseurs, peut également être prescrit. Car "le repli vers une sexualité envers les enfants peut se retrouver dans de grosses pathologies anxieuses et dépressives", décrit Walter Albardier.
La castration chimique n'est "pas l'alpha et l'oméga de la prise en charge"
Dans certains cas, des inhibiteurs de libido, communément appelés "castration chimique", sont prescrits "pour les personnes les plus envahies et les plus en difficulté pour contrôler leur comportement", relate le psychiatre. Ce médicament "a comme axe la gestion des paraphilies, c'est-à-dire l'attirance sexuelle envers les enfants", détaille le médecin du Criavs.
Ce trouble n'étant pas majoritaire dans les actes pédocriminels, en particulier les plus graves, la castration chimique n'est donc pas considérée comme "l'alpha et l'oméga de la prise en charge" des auteurs de violences sexuelles sur mineurs, explique encore Walter Albardier. "Quand la question est celle de la violence, de la destructivité, quelque chose de plus sadique, cela ne résout pas le problème", détaille-t-il.
S'il est suffisamment long et qu'il comprend des structures soignantes adaptées, le suivi socio-judiciaire avec injonction de soins et contrainte pénale permet de mieux prévenir la récidive, relève également le rapport de la Ciivise. Cependant, "la question des moyens doit être prise en compte. Un suivi de contrôle social à la sortie d'incarcération est fondamental pour prévenir les récidives, ce qui signifie qu'il faut empêcher les 'sorties sèches' de prison. Or, encore trop de condamnés ne sont pas accompagnés à leur sortie", alerte la commission.
"Si on dit qu'il faut les castrer et les tuer, ils ne viendront pas nous voir"
Les psychiatres rappellent surtout que la prévention joue un rôle majeur dans la diminution de la pédocriminalité. Si elle n'est pas suffisante pour expliquer la violence sexuelle, "l'attirance sexuelle pour les enfants constitue malgré tout un facteur de risque de passage à l'acte pédocriminel", précise sur son site la ligne d'écoute Stop. Ce dispositif a été créé en 2020 pour empêcher les passages à l'acte des personnes pédophiles, en les orientant vers des professionnels de santé. Rien qu'en 2025, le dispositif a reçu 4 700 appels.
Ce numéro permet de "demander de l'aide, car parfois, les personnes attirées sexuellement par les enfants vivent dans une solitude et une culpabilité terribles. Certains se suicident face à l'angoisse de passer à l'acte". Mais, pour "aider les gens à se faire aider, il faut arrêter d'avoir des discours de stigmatisation et caricaturaux", alerte Walter Albadier. "Si on continue à dire qu'il faut castrer et tuer les gens sexuellement attirés par les enfants, ils ne viendront pas nous voir et s'enfonceront dans leur solitude. Or, ce mal-être constitue un facteur de risque de passage à l'acte."
Grâce aux soins, l'attirance sexuelle envers les enfants peut dans certains cas être même totalement supprimée, relate le psychiatre. Après un suivi, "certains finissent par être complètement libérés de ces fantasmes sexuels et accèdent à une sexualité d'adulte mature, avec des partenaires du même âge". Pour d'autres, "l'attirance reste. La question est alors de faire le deuil d'une sexualité et de contrôler les choses."
L'éducation à la vie affective et sexuelle, "un levier essentiel"
Mais la violence faite aux enfants est avant tout un problème sociétal. Un rapport du Sénat sur la protection des mineurs victimes d'infractions sexuelles, publié en 2018, insiste "sur la dimension sociétale des violences sexuelles, qui naissent de représentations erronées concernant la sexualité, le consentement ou encore l'égalité entre les femmes et les hommes".
Au-delà de l'accompagnement des personnes sexuellement attirées par les enfants, qui ne constituent pas la majorité des agresseurs, "l'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle fait donc partie de la prévention", rappelle Walter Albadier. Un constat partagé par le rapport sénatorial : "Le levier essentiel de prévention des comportements qui constituent un spectre de violences sexuelles envers les mineurs (...) se situe dans l'éducation et toutes les autres voies qui permettent une évolution des mentalités".
Si vous êtes un enfant en danger ou un adulte témoin d'une situation où un enfant est victime de violences sexuelles, physiques ou psychologiques, ou si vous souhaitez demander conseil, il existe un numéro national d'accueil téléphonique, confidentiel et gratuit : le 119 (ouvert 24h/24, 7j/7, numéro non visible sur les factures de téléphone, possibilité d'envoyer un message écrit au 119 via le formulaire à remplir en ligne ou d'entrer en relation via un tchat en ligne : allo119.gouv.fr).
Pour les personnes sourdes et malentendantes, un dispositif spécifique est disponible sur le site allo 119.
Si vous êtes victime de violences sexistes et sexuelles, vous pouvez appeler le 3919. Le numéro est gratuit, anonyme, ouvert 24h/24 et 7j/7, accessible aux personnes sourdes et malentendantes.
