VRAI OU FAUX. On a vérifié quatre affirmations sur l'alimentation pendant la grossesse, avancées par l'influenceuse Jessie Inchauspé


Publié le jeudi 28 mai 2026 à 15:19

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Une femme enceinte à Gentilly (Val-de-Marne), le 31 janvier 2024. 

(CLARISSE GALLOIS / HANS LUCAS / AFP
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franceinfo

Dans son troisième livre, "9 mois qui comptent pour la vie", Jessie Inchauspé, alias Glucose Goddess sur les réseaux sociaux, prodigue aux femmes enceintes des conseils nutritionnels, remis en question par des scientifiques.

Limiter les pics glycémiques, consommer de la protéine en poudre, manger quatre œufs par jour… Ces conseils adressés aux femmes enceintes sont prodigués par Jessie Inchauspé, alias Glucose Goddess (la déesse du glucose), dans son nouveau livre, 9 mois qui comptent pour la vie (Robert Laffont), paru en mars. Dès la deuxième page, l'influenceuse française aux 6 millions d'abonnés sur Instagram prévient : "Les plans d'action présentés sont fondés sur ma compréhension de la science et ne doivent pas être considérés comme des conseils cliniques". Jessie Inchauspé l'assume, elle est "biochimiste, pas médecin".

Cette influenceuse, née à Biarritz en 1992, est diplômée d'une licence de mathématiques et d'un master en biochimie, selon la biographie de son livre. Son combat ? Les pics de glucose (une molécule de sucre) responsables, selon elle, de fringales, de ballonnements, de fatigue, mais aussi de maladies chroniques. Pour les contrer, elle prodigue à ses abonnés des conseils nutritionnels et commercialise des compléments alimentaires. Dans son nouveau livre, elle préconise aux femmes enceintes d'éviter les pics de glycémie (la concentration de glucose dans le sang).

Pour appuyer son propos, elle fournit 75 pages de références scientifiques consultables en ligne. Une telle liste ne suffit cependant pas à crédibiliser ses conseils nutritionnels, car "toutes les études ne se valent pas. Un lecteur lambda n'est pas forcément capable de distinguer une bonne étude d'une mauvaise", relève pour franceinfo Thibault Fiolet, docteur en santé publique, qui remet en cause certaines affirmations de l'influenceuse sur l'alimentation pendant la grossesse. Franceinfo en a vérifié quatre.

Les pics glycémiques peuvent "engendrer des effets durables" sur la santé du bébé : inexact

"Le premier pilier de la grossesse : maintenir une glycémie stable", assure Jessie Inchauspé. Selon elle, le sucre consommé pendant la grossesse "entraîne des pics de glucose plus marqués, qui élèvent la glycémie du fœtus, stimulent l'inflammation dans son cerveau, pouvant engendrer des effets durables". Ce message alarmiste est en réalité à relativiser, observent les scientifiques consultés par franceinfo.

"Certes, les pics de glycémie sont ennuyeux chez les femmes diabétiques. Mais cela n'a jamais été prouvé pour celles qui ne le sont pas", note Delphine Mitanchez, présidente de la Société française de médecine périnatale.

Richard Beddock, chef de service de la maternité parisienne des Diaconesses, abonde en ce sens. Pour ce gynécologue-obstétricien, l'influenceuse "surinterprète certaines choses. Dire : 'Votre bébé va avoir plus de risque de développer un diabète de type 2 si vous consommez trop de sucre', on ne peut pas le valider. D'autres paramètres seront à considérer, notamment si cette femme enceinte est atteinte d'un trouble de la glycorégulation", c'est-à-dire de prédiabète.

Auprès de franceinfo, l'influenceuse se défend par écrit en citant une étude de 2022 portant sur 24 000 femmes sans diabète : "Pendant la grossesse, on observe que chaque hausse de glycémie chez la mère, même dans la fourchette dite 'saine', se répercute sur la glycémie du bébé, son niveau d'insuline et sa masse graisseuse." L'étude mentionnée ne s'intéresse pourtant pas aux pics de glycémie des femmes enceintes après les repas.

En réalité, les chercheurs ont mesuré, une seule fois en début de grossesse, la glycémie à jeun de ces femmes, puis évalué certains événements survenus à la naissance : prématurité, césarienne, détresse néonatale, ou encore poids de naissance. Quand d'autres variables sont prises en compte dans cette étude (IMC, âge de la mère, niveau d'éducation, historique familial de diabète, etc.), l'association entre la glycémie de la mère et la santé de l'enfant diminue.

"Cela signifie que certains problèmes à la naissance sont sans doute expliqués par d'autres facteurs que la glycémie."

Thibault Fiolet, docteur en santé publique

à franceinfo

Cette étude est par ailleurs "observationnelle, rétrospective et ne prend pas en compte des données alimentaires. Cela ne permet pas de conclure à une association causale", ajoute-t-il.

La quantité de sucre journalière recommandée par l'influenceuse (pas plus de 25 g par jour) est néanmoins conforme à celle de l'Organisation mondiale de la santé.

Manger quatre œufs par jour permet d'atteindre l'apport recommandé en choline : pas préconisé

Un autre "pilier" de l'alimentation pendant la grossesse repose sur la choline, selon Jessie Inchauspé. Ce nutriment, contenu dans le jaune d'œuf et les produits animaux, est en effet indispensable au développement cérébral du fœtus, comme l'affirme l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement sur son site.

Pour assurer un apport en choline suffisant, l'influenceuse recommande à ses lectrices d'opter "pour un petit déjeuner salé avec quatre œufs". Les études épidémiologiques suggèrent que manger entre sept et huit œufs par semaine, soit environ un par jour, ne pose pas de problème.

"Mais consommer quatre œufs par jour, soit 28 œufs hebdomadaires, n'est recommandé par personne."

Thibault Fiolet, docteur en santé publique

à franceinfo

Cette pratique n'a pas été évalué dans des études scientifiques solides, confirme Delphine Mitanchez.

Si les femmes végétariennes et véganes sont effectivement plus à risque face aux carences en choline, une personne "qui mange suffisamment de viande, de poisson et d'œuf n'aura pas de souci avec ce nutriment", détaille Laurent Chevallier, médecin nutritionniste, auteur d'un Guide anti-toxique de la grossesse (2021, Marabout). Inutile, donc, d'ingurgiter autant d'œufs.

Jessie Inchauspé affirme quant à elle auprès de franceinfo que "l'œuf est l'une des meilleures sources naturelles de choline. Quatre œufs, c'est simplement une manière efficace d'atteindre l'apport nécessaire. Comme je le dis dans le livre, si on ne mange pas d'œufs, il y a d'autres aliments possibles".

"La carence en protéines est fréquente pendant la grossesse" : faux dans les pays développés

Jessie Inchauspé accorde également une grande place aux protéines dans son livre. "Près de 70% des femmes enceintes ne consommeraient pas la quantité de protéines nécessaire à un développement optimal de leur bébé dès le deuxième trimestre", avertit-elle. L'influenceuse se base sur une étude financée par le National Pork Board, un programme dont l'objectif est de "développer et d'agrandir les marchés pour le porc et les produits porcins", décrit le ministère de l'Agriculture américain.

Les auteurs de cet article publié dans la revue Nutrients sont quant à eux des employés d'Exponent, Inc., un cabinet de conseil spécialisé dans l'alimentation. Jessie Inchauspé ne se base donc pas sur une étude scientifique reconnue par une institution ou écrite par une société savante.

Dans les pays développés, "les déficiences en protéines sont extrêmement rares. Elles surviennent plutôt dans le cadre de pathologies, de régimes restrictifs ou avec l'âge", tempère Thibault Fiolet. La troisième étude individuelle nationale des consommations alimentaires, menée par l'Agence nationale de sécurité sanitaire, relève d'ailleurs que les apports en protéines au sein de la population française sont globalement en adéquation avec les recommandations nutritionnelles officielles.

Malgré tout, Jessie Inchauspé va jusqu'à recommander aux femmes enceintes de garder "à portée de main des protéines en poudre à incorporer à vos soupes ou à vos yaourts". Ces compléments alimentaires ont été ses "meilleurs alliés" durant sa grossesse, écrit-elle, avant de renvoyer ses lectrices vers son site, où sa propre protéine en poudre est commercialisée.

Pourtant, les spécialistes contactés sont formels : ils ne recommandent en aucun cas à leurs patientes de se supplémenter en protéines. "Je donne des conseils alimentaires avec une répartition glucides, protéines, lipides correcte et un nombre global de kilocalories à peu près cohérent. Mais jamais de supplémentation à titre systématique", relate Richard Beddock.

"Le meilleur moyen de consommer des protéines reste bien sûr une alimentation de qualité", admet Jessie Inchauspé. "Mais dans la vraie vie, beaucoup de femmes n'atteignent pas leurs apports quotidiens recommandés. La protéine en poudre constitue donc un supplément pratique pour combler ce manque", insiste-t-elle, en renvoyant vers une autre publication de la revue Nutrients.

Cet article avance que les apports recommandés en protéines devraient être calculés d'une autre manière. Là encore, il ne s'agit pas d'une étude reconnue par la communauté scientifique. Elle a été rédigée par des employés d'Abbott Nutrition, vendeur de compléments alimentaires, relève Thibault Fiolet. "L'étude citée ne montre pas que la majorité des femmes enceintes sont en déficit protéique dans les pays développés, ni qu'une supplémentation systématique en protéines en poudre est nécessaire", tranche le docteur en santé publique.

L'alimentation "pendant la grossesse influence la santé de notre enfant pour toute sa vie" : à nuancer

Le livre de Jessie Inchauspé repose notamment sur le concept de la programmation fœtale. Ce champ de recherche s'intéresse aux facteurs environnementaux pouvant agir pendant la période fœtale et périnatale sur le métabolisme et sur le développement de maladies à l'âge adulte. Cette théorie repose notamment sur l'épigénétique, un mécanisme par lequel des facteurs extérieurs modifient l'expression des gènes. Suivant le raisonnement de l'influenceuse, "ce que nous mangeons pendant la grossesse influence la santé de notre enfant pour toute sa vie".

C'est en partie vrai, mais à nuancer. Au-delà de l'alimentation, l'épigénèse concerne également les médicaments, les toxiques (alcool, tabac, drogue), mais aussi le versant psychologique, précise Richard Beddock. "Nous avons des données épigénétiques chez les modèles animaux, mais peu chez les humains", relativise de son côté Delphine Mitanchez. En effet, les études chez l'humain montrent des corrélations, mais pas de liens de causalité, explique la spécialiste en néonatalogie.

Si l'obésité maternelle est par exemple bien associée à l'obésité de l'enfant, les liens de causalité ne sont pas établis, en raison de "facteurs confondants" : "L'obésité est-elle liée à l'exposition pendant la grossesse, à un fonds génétique particulier, ou à l'alimentation pendant l'enfance à la table de parents en situation d'obésité ? On ne peut pas y répondre formellement", développe la professeure.

"Je ne crée pas de nouvelles recommandations basées sur l'épigénétique. J'utilise ce champ scientifique pour aider les lectrices à comprendre pourquoi la nutrition pendant la grossesse est considérée comme importante par les autorités de santé publique", déclare de son côté Jessie Inchauspé.

Faire reposer en grande partie la future santé de l'enfant sur l'alimentation de la mère peut être "délétère", alerte cependant Richard Beddock. "Dire : 'Prenez soin de votre alimentation', cela relève du bon sens. Mais certaines personnes n'ont pas cette lecture", explique le gynécologue-obstétricien. Il craint que certains conseils de l'influenceuse puissent créer, chez certaines femmes à risque, des troubles du comportement alimentaireUn constat partagé par Laurent Chevallier, qui observe à l'égard des femmes enceintes la multiplication "d'injonctions", sources de stress.

"Trop d'anxiété chez la mère peut perturber le développement fœtal, au même titre qu'une mauvaise nutrition."

Delphine Mitanchez, présidente de la Société française de médecine périnatale

à franceinfo

Interrogée sur ce point, Jessie Inchauspé le reconnaît, "l'alimentation n'est évidemment pas le seul facteur impliqué dans l'obésité, le diabète ou les troubles psychologiques". Elle ajoute que "la culpabilité n'appartient pas aux femmes. Si une femme enceinte n'atteint pas les apports recommandés, ce n'est pas de 'sa faute'. La responsabilité est d'abord collective, avec un système qui informe encore trop peu sur les recommandations officielles, et un environnement alimentaire ultra-transformé et appauvri en nutriments."

Les recommandations nutritionnelles des spécialistes pour favoriser le bon développement du fœtus sont connues : privilégier une alimentation équilibrée, éviter les produits transformés et préférer, si possible, des aliments issus de l'agriculture biologique.