Ces photos de "caillots longs et fibreux" ne prouvent pas un nouveau risque lié aux vaccins Covid-19


Ces photos de "caillots longs et fibreux" ne prouvent pas un nouveau risque lié aux vaccins Covid-19

Publié le lundi 19 septembre 2022 à 17:55

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(AFP)

Auteur(s)

Juliette MANSOUR, AFP France

Depuis le mois d'août, des internautes diffusent des images de bocaux censés être remplis de "caillots sanguins prélevés par des embaumeurs sur des cadavres de personnes vaccinées" contre le Covid-19. Mais ces images ne prouvent rien et leur contenu n'est pas clairement identifiable, estiment des spécialistes interrogés par l'AFP. Quand bien même il s'agirait bien de caillots sanguins, cela ne permettrait pas d'alerter sur un risque thrombotique, ont expliqué des experts interrogés par l'AFP. De plus, il n'est pas dans les attributions des embaumeurs d'effectuer de tels prélèvements. Enfin, si l'Agence européenne des médicaments avait reconnu un "lien possible" entre certains vaccins et de "très rares cas de caillots sanguins" l'an dernier, l'agence avait néanmoins conclu que les bénéfices de la vaccination continuaient de l'emporter sur les risques. A ce jour, il n'y a pas de nouvelle alerte à ce sujet.

"Des embaumeurs révèlent l'horreur des 'va x ins' [sic] tueurs de Pfizer & co", titre un billet de blog du site Medicatrix publié le 6 septembre 2022, reprenant un article publié le 2 septembre en anglais par le site The Epoch Times. Il s'accompagne d'images montrant des bocaux remplis d'objets filandreux rougeâtres ou beiges. 

Il s'agit, selon la description, de "caillots fibreux trouvés dans des cadavres"par un embaumeur américain du nom de Richard Hirschman. Ce dernier affirme dans l'article avoir trouvé des caillots fibreux anormaux et longs dans des cadavres. "Avant 2020, 2021, nous trouvions des caillots sanguins dans 5 à 10% des corps que nous embaumerions[sic], maintenant nous en trouvons dans 50 à 80% des corps ; en fait embaumer un corps sans aucun caillot, maintenant c’est rare (…) C’est une exception d’embaumer un corps sans caillot", affirme-t-il.

Des messages de la même teneur ont été partagé plusieurs centaines de fois depuis début septembre sur Twitter et sur Facebook, accompagnés aussi l'extrait vidéo d'une chaîne d'information américaine (ici ou ). Les photos ont également été partagées en anglais sur Twitter et sur Facebook, en reprenant directement l'article du site The Epoch Times (site relayant régulièrement des informations fausses ou trompeuses).

Le média de vérification PolitiFact, qui a évalué l'affirmation, a estimé qu'une telle association n'était pas étayée par des preuves scientifiques, tout comme le réseau mondial de scientifiques Health Feedback

add57b4ffe021f2339d81cbff9b6d5ebc195fedb-ipad.jpgCapture d'écran prise le 09/09/2022

"Ces descriptions et photos ne sont pas sérieusement présentées et décrites", a regretté auprès de l'AFP Marie-Antoinette Sevestre-Pietri, présidente de la Société Française de Médecine Vasculaire

"On ne peut tirer aucune conclusion de ces images, il peut s'agir de tout et n'importe quoi (...). Quelles sont les conditions de prélèvement ? Comment sont ils prélevés ? Que donne l'analyse microscopique ? Les conditions de conservation ne sont pas précisées : s'agit-il de formol ?",s'est interrogée Marie-Antoinette Sevestre-Pietri.

"Demême, prélever autant de caillots impose d'ouvrir largement les vaisseaux, ce qui n'est pas compatible avec les soins de thanatopraxie habituels car on ne lacère pas les corps qui vous sont confiés... et retirer ces 'choses' à partir d'une incision d'un centimètre parait difficile",a expliqué Marie-Antoinette Sevestre-Pietri, précisant que "lors d'autopsie, on peut mettre en évidence des caillots à l'intérieur des vaisseaux des organes assez souvent ; il s'agit de caillots post mortem[formés après la mort, NDLR] (...) Ces prélèvements imposent de larges incisions"

Une autopsie est pratiquée par un médecin et peut servir en particulier à déterminer les causes de la mort. Cela est à distinguer des soins aux défunts pratiqués par les thanatopracteurs. 

"Cela ne me paraît pas bien sérieux ", a estimé auprès de l'AFP le 9 septembre, David Smadja, professeur d'hématologie à l'hôpital Georges Pompidou.

Les "embaumeurs" n'effectuent pas de prélèvements sur les corps des défunts

Les thanatopracteurs (qui effectuent des soins de conservation pour préserver les corps de défunts de la décomposition naturelle) sont amenés à effectuer des actes de conservation, par exemple la stérilisation des artères, mais ne "font pas de prélèvements",a indiqué l'Association Française de Thanatopraxie (AFT)à l'AFP le 14 septembre.

"Tout ce qui est à l'origine dans les corps retourne dans les corps, on ne prélève rien",explique l'AFT, précisant récupérer uniquement "les poches de liquides naturels de la personne"qui sont incinérées.

L'AFT a aussi précisé ne pas avoir reçu de consignes particulières du ministère de la Santé concernant les soins apportés dans le contexte du Covid-19, l'unique règle étant d'attendre dix jours avant de pouvoir faire les soins de personnes décédées du Covid-19, en utilisant "un matériel de protection classique, le même que pour les autres corps".

Les thanatopracteurs ou embaumeurs n'ont, de plus, pas accès aux causes du décès. "Cela fait partie du dossier médical et cette section est cachée pour nous, c'est accessible seulement pour les médecins légistes par exemple" ,explique l'AFT. 

Les caillots sanguins, un effet secondaire "très rare" des vaccins d'AstraZeneca et Johnson & Johnson

En avril 2021, l'Agence européenne du médicament (AEM ) a indiqué que les caillots sanguins devaient figurer sur la liste des effets secondaires "très rares" des vaccins Covid-19 d'AstraZeneca et de Johnson & Johnson (Janssen en Europe).

L'AEM a reconnu "un lien possible" entre les vaccins d'AstraZeneca et Johnson & Johnson et "de très rares cas de caillots sanguins inhabituels associés à des plaquettes sanguines basses". Pour le vaccin AstraZeneca, l'agence estimait en avril 2021 le risque de tels caillots à 1/100.000.

Le mois suivant, elle a déclaré qu'il n'y avait cependant "aucune indication à ce jour" permettant de suspecter un lien entre les vaccins à ARN messager de Moderna et Pfizer et les thromboses. Une thrombose est un caillot de sang qui se forme dans un vaisseau sanguin, une veine ou une artère.

L'AEM et l'Organisation mondiale de la santé (OMS) recommandent néanmoins de continuer à utiliser les vaccins AstraZeneca et Johnson & Johnson, jugeant leurs bénéfices supérieurs à leurs risques. 

"Aujourd'hui, aucune donnée ne constate un risque de thrombose avec les vaccins à ARNmessager"et il n'existe "aucun nouveau signal"pour ces vaccins,a expliqué à l'AFP David Smadja, professeur d'hématologie à l'hôpital George Pompidou.

Il expliquait déjà le 24 août dans ce précédent article de vérification  que "les cas de thromboses très rares ne concernent toujours que les vaccins AstraZeneca et Johnson & Johnson. La position de la science n'a pas changé, il n'y a rien de nouveau sur les vaccins à ARN messager mais au contraire, de très nombreuses études depuis un an et demi montrent qu'il n'y a pas le moindre signal thrombotique avec les vaccins de Pfizer et le Moderna, qui sont désormais quasiment exclusivement utilisés en France".

L'infectiologue chilien Ignacio Silva soulignait également auprès de l'AFP que si les vaccins à adénovirus d'AstraZeneca et Johnson & Johnson, utilisés dans d'autres pays, peuvent présenter des effets indésirables liés à des caillots sanguins, ces cas restaient très rares.

"Les agences sanitaires étaient à l'époque très au fait de ce phénomène, faisant du suivi, de la pharmacovigilance, et allant jusqu'à restreindre son utilisation par mesure de très grande précaution, puisque le nombre de cas par rapport au nombre de personnes vaccinées était très faible. Heureusement, l'incidence de cet événement est très rare", a-t-il expliqué à l'AFP.

Dans ce précédent article de vérification, des hématologues interrogés par l'AFP rappelaient en outre que le Covid-19 favorise les risques de thrombose veineuse cérébrale, une conséquence de la maladie souvent occultée.