Des mesures natalistes, remède miracle pour doper la fécondité et financer les retraites ? Pas si simple


Des mesures natalistes, remède miracle pour doper la fécondité et financer les retraites ? Pas si simple

Publié le mercredi 15 mars 2023 à 15:12

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( AFP / PHILIPPE HUGUEN)

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Gaëlle GEOFFROY, AFP France

Même s'il est en repli, le taux de fécondité de la France reste le plus élevé de l'Union européenne. En plein débat les retraites, droite et extrême droite dressent pourtant un sombre tableau de la natalité française, pour critiquer la réforme. Le président du Rassemblement national Jordan Bardella et le patron des sénateurs LR Bruno Retailleau, qui expliquent cette baisse par des mesures datant du quinquennat Hollande, assurent que des "mesures natalistes" permettraient de doper les naissances pour améliorer le ratio cotisants/retraités.

Mais ce raisonnement est trompeur. Non seulement la fécondité des Françaises reste élevée, mais elle avait amorcé son repli dès 2010. De plus, les démographes expliquent aussi qu'il est difficile d'établir une causalité claire entre fécondité et mesures natalistes. Enfin, une éventuelle hausse de la natalité aujourd'hui ne permettrait pas d'améliorer rapidement le financement des retraites puisque ces enfants ne commenceraient pas à cotiser avant au mieux 2040.

C'est un des éléments qui sous-tendent le projet de réforme des retraites examiné au Parlement: le nombre de cotisants finançant le système par rapport au nombre de retraités va inéluctablement continuer de baisser du fait du vieillissement de la population. Le Conseil d'orientation des retraites (COR), référence en la matière, y est revenu dans son dernier rapport, publié en septembre 2022: de 2,1 cotisants pour un retraité en 2000, ce chiffre tomberait progressivement à quelque 1,5 en 2040 et 1,2 en 2070.

d463431d2119f43dbb56190c4b51bc5353d55dc8-ipad.jpgCapture d'écran, réalisée le 9 mars 2023, de la présentation grand public du rapport du Conseil d'orientation des retraites (COR) de septembre 2022

Pour continuer à pouvoir financer le système, le gouvernement défend dans sa réforme une augmentation de l'âge légal de départ à la retraite, de 62 à 64 ans, avec 43 années de cotisations, contre 42 auparavant. Mais droite et extrême droite ont aussi fait monter dans le débat la thématique de la démographie.

"Jamais aussi peu d'enfants" nés en France, des familles qui "renoncent à faire des enfants", des "mesures contre les familles": Les Républicains comme le Rassemblement national dressent dans les médias un sombre tableau de la natalité française.

78c7664107dbac5e2600b98a8fc55f6318a4b65c-ipad.jpgLe président du Rassemblement national Jordan Bardella (à gauche) et le président du groupe LR au Sénat Bruno Retailleau (à droite) ont poussé le sujet de la natalité dans le débat sur le financement des retraites (AFP / JOEL SAGET)

Pour augmenter le nombre de cotisants, ils réclament des mesures censées selon eux doper les naissances plutôt que recourir davantage à l'immigration, comme l'a souligné le patron des sénateurs LR Bruno Retailleau dans un entretien au Parisien le 25 février :

40d1dcbc4ed52779c74722f6a1b4ef9dbd10bb1c-ipad.jpgCapture d'écran, réalisée le 10 mars, d'un extrait de l'interview de Bruno Retailleau (LR) au Parisien du 25 février

Pour les mêmes raisons, le président du Rassemblement national Jordan Bardella a de nouveau souligné, le 1er mars sur France Inter, la nécessité selon lui de "soutenir une politique familiale et une politique nataliste". "La France n'a jamais été aussi peuplée mais nous n'avons jamais eu aussi peu d’enfants", et "les familles qui aimeraient faire des enfants renoncent à en faire", a-t-il fait valoir, comme on peut l'entendre à 1 minute et 37 secondes dans cet extrait:

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Pour appuyer son propos, le président du RN relaie dans cet entretien "une étude Kantar" qui montre que "le taux idéal d'enfant par famille" serait d'"à peu près 2,49", alors que "le taux de fécondité réel dans notre société est de 1,88" enfant par famille.

Mais comme nous le verrons, mesurer les souhaits de fécondité est extrêmement compliqué, du fait de biais psychologiques et de limites méthodologiques, et cette étude ne peut pas être prise comme référence.

Argument "pas pertinent"

Ces responsables politiques prônent diverses mesures pour doper les naissances.

Le 9 mars, le Sénat a voté une proposition venant de la droite et des centristes pour une "surcote" de pension allant jusqu'à 5% pour les femmes qui dépasseront les 43 annuités requises, sous l'effet des trimestres maternité et éducation des enfants. A l'extrême droite, le RN a pour sa part soutenu pendant les débats à l'Assemblée ses demandes de part fiscale pleine pour le deuxième enfant, et surtout d'allocations familiales réservées aux Français ou aux personnes ayant travaillé cinq ans en France. Jordan Bardella rappelle aussi la proposition de Marine Le Pen, candidate RN à la présidentielle en 2022, "pour les jeunes couples": des "prêts de 100.000 euros" qui seraient "transformés en subvention au bout du 3ème enfant".

Des propositions qui ont été critiquées à gauche, dans les rangs des écologistes et des féministes, comme la députée EELV Sandrine Rousseau qui refuse que les "utérus" des femmes servent de "variable d'ajustement" pour le financement des retraites.

9330eb4df49f89359eb6dba093a62762158b8e19-ipad.jpgLa députée EELV Sandrine Rousseau lors des débats à l'Assemblée nationale sur la réforme des retraites, le 16 février 2023 (AFP / LUDOVIC MARIN)

Le démographe et historien Hervé Le Bras, lui, bat en brèche les fondements même des propositions de la droite: "l'argument [de la baisse de la natalité, NDLR] n’est pas pertinent pour les prochaines années, car les naissances manquantes, si on estime qu’il y en a, n’entreront sur le marché du travail que dans 20 à 25 ans, soit autour de 2045, et seulement à ce moment-là elles cotiseront", a-t-il expliqué dans un entretien au Monde en date du 4 février 2023.

Il n'y a donc selon lui "pas urgence", car "une réforme des retraites étant mise en chantier environ tous les cinq ans, la meilleure prévision que l’on puisse faire est que d’ici-là, quatre ou cinq nouvelles réformes seront mises en place, qui auront le temps de réfléchir à la baisse de la natalité".

Davantage de redistribution

Pour justifier leurs propositions, droite et extrême droite dénoncent un supposé affaiblissement de la politique familiale depuis le quinquennat de François Hollande (2012-2017) qui aurait selon eux enclenché une baisse de la natalité française.

Sous la présidence Hollande, plusieurs évolutions ont été décidées entre 2013 et 2015, visant à donner un caractère davantage redistributif aux mesures de soutien aux familles: fin de l'universalité des allocations familiales désormais modulées en fonction des revenus, diminution de la prestation d'accueil du jeune enfant (Paje) pour les ménages dont les ressources dépassent un certain seuil, abaissement du plafond du quotient familial (avantage fiscal lié à la présence d’enfants à charge dans le foyer).

Mais les chiffres montrent que le nombre de naissances en France avait commencé à diminuer bien avant l'adoption de ces mesures: cette tendance est à l'oeuvre depuis 2010. Dans le tableau de la figure 2a du bilan démographique 2022 de l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) publié le 17 janvier 2023, on voit ainsi que la France hors Mayotte avait enregistré un pic de 832.400 naissances en 2010, un nombre qui baisse progressivement chaque année ensuite pour tomber à 811.400 en 2014 (818.600 en intégrant le nombre de naissances à Mayotte, comptabilisation adoptée pour les années suivantes).

De même pour l'indicateur conjoncturel de fécondité, qui correspond à la somme des taux de fécondité par âge observés une année donnée: le tableau de la figure 3 de ce même bilan démographique montre qu'après un pic à 2,03 enfant par femme en 2010, il s'infléchit très légèrement dès 2011, à 2,01, avant de continuer à reculer les années suivantes.

Rappelons que les démographes fixent à 2,07 le nombre d'enfants par femme que celles-ci devraient mettre au monde pour assurer une stabilité de la population française. C'est ce qu'on appelle le "seuil de renouvellement" de la population. 

On ne peut donc pas dire que les mesures prises sous le quinquennat Hollande ont enclenché une baisse de la natalité.

f765d4c8e637a1c883da6679939dae56df29eafe-ipad.jpgUn nouveau-né dans un hôpital parisien le 29 juin 2022 (AFP / CHRISTOPHE ARCHAMBAULT)

La fécondité la plus élevée de l'Union européenne

Peut-on, au moins, dire que la natalité en France est particulièrement en berne comme l'affirment droite et extrême droite ? Il convient de relativiser.

Certes, "le nombre de naissances en 2022 a atteint un point bas historique. Il est le plus faible depuis 1946", a souligné Sylvie Le Minez, responsable de l'unité des études démographiques et sociales de l'Insee, dans un mail à l'AFP le 2 mars 2023. Le bilan démographique 2022 publié le 17 janvier 2023 faisait état d'un nombre provisoire de 723.000 naissances en 2022; l'Insee en a finalement recensé 725.402, selon les dernières données publiées le 2 mars.

En cause: "la population féminine de 20 à 40 ans, âges où les femmes sont les plus fécondes, marque un palier [à la baisse, NDLR] depuis 2016", explique l'Insee dans son bilan annuel.  

Ainsi, si l'on regarde du côté de l'indicateur conjoncturel de fécondité, hormis un léger rebond en 2021, celui-ci ne cesse de reculer depuis 2010, pour atteindre 1,80 enfant par femme en 2022.

Mais cet indicateur était bien inférieur au début des années 90: à 1,68 enfant par femme par exemple en 1994, comme on peut le voir dans les tableaux rétrospectifs du bilan démographique 2020 de l'Insee.

Cet indicateur s'entendait alors hors Mayotte. Mais même en intégrant celui de l'île de l'océan Indien, "on était en dessous de 1,7 enfant par femme, c'est certain, dans un contexte de crise économique et de bouleversements liés à la chute du Mur de Berlin", a expliqué Laurent Toulemon, directeur de recherche à l'Institut national des études démographiques (Ined), le 3 mars 2023 auprès de l'AFP. "Donc on ne peut pas dire que les Français n’ont jamais fait aussi peu d’enfants" qu'actuellement, en conclut-il.

En outre, l'indicateur conjoncturel de fécondité, qui est comme une photographie à un instant t de la fécondité des femmes d'un même âge, ne permet pas de prédire le nombre d'enfants qu'elles auront eus à la fin de leur période de fécondité. Or, si l'on regarde leur descendance finale à l'issue de cette période, elle "reste légèrement supérieure à 2 enfants par femme" pour celles nées dans les années 70, soulignait l'Insee en 2021.

Par ailleurs, si l'on compare la France aux autres pays occidentaux, elle conserve une fécondité supérieure à ses voisins.

Il existe certes une baisse tendancielle de la fécondité, souvent sous le seuil de renouvellement de la population, depuis plusieurs décennies dans les pays occidentaux, comme le montre ce graphique de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE):

d68e2033034f67140b8db6467eed44567117e33f-ipad.jpgCapture d'écran, réalisée le 10 mars 2023, d'un graphique de l'OCDE comparant l'évolution des taux de fécondité de pays membres de l'organisation

Mais à l'échelle européenne, la France continue d'afficher un indicateur conjoncturel de fécondité le plus élevé de l'Union européenne à 27, rappelle l'Insee: en 2020, il atteignait 1,83 enfant par femme, devant ceux de la Roumanie (1,80) et de la République tchèque (1,71). C'est aussi bien plus que les 1,59 enfant par femme en Hongrie, pourtant érigée en exemple par le Rassemblement national pour les mesures qu'elle met en oeuvre afin de relancer une natalité qui peine à redécoller durablement. La moyenne de l'UE était, elle, à, 1,50 enfant par femme en 2020.

"La France fait figure d'exception en restant le pays le plus fécond d'Europe", y compris "entre 2006 et 2014" alors que "dans la majorité des pays européens, la hausse de la fécondité observée au cours des années 2000" était "enrayée après la crise économique de 2008", notait ainsi l'Insee en 2021.

L'institut estimait alors que "le maintien à un haut niveau des prestations familiales (en particulier des 'avantages en nature' comme les services de garde d’enfants) a pu soutenir les projets d’enfant entre 2008 et 2014, malgré le contexte économique".

Toujours autant d'habitants en 2070

Enfin, si l'on regarde vers l'avenir, "les projections centrales de l'Insee montrent une stabilisation de la population à des niveaux comparables aux niveaux actuels: nous ne sommes pas du tout dans la situation de l'Europe du Sud où la fécondité est très basse et où existe une crainte de baisse de la population et de vieillissement accéléré", souligne Laurent Toulemon.

La France comptait 68 millions d'habitants au 1er janvier 2022, dont 65,8 millions en France métropolitaine, selon le bilan démographique annuel de l'Insee.

"Si les tendances démographiques récentes se prolongeaient, la population de la France augmenterait jusqu’en 2044 pour atteindre 69,3 millions d’habitants. Elle diminuerait ensuite, pour s’établir à 68,1 millions d’habitants en 2070, soit 700.000 de plus qu’en 2021", estime l'Insee dans ses dernières projections publiées en novembre 2021.

8037e1bcd951c1d65918c03cb01f2cad05bec49d-ipad.jpgCpature d'écran, réalisée le 13 mars 2023, des projections de l'Insee entre 2021 et 2070

Dans son entretien au Monde, Hervé Le Bras soulignait qu'"il est vraisemblable que les années qui viennent verront un recours plus important à l’immigration, en raison des besoins des métiers en tension".

Ainsi le projet de loi immigration, qui doit commencer à être débattu à l'Assemblée nationale fin mars 2023, prévoit-il de créer une carte de séjour d'un an dans ces métiers. 

Et le démographe de souligner que "quand on combine" cet élément aux "signes précurseurs d'un renversement de tendance" concernant la mortalité dans les pays développés -  "une décélération, voire un début de baisse de l’espérance de vie""le problème du déficit des retraites disparaît quasiment, du moins à l’horizon 2030".

Politique d'aide aux familles

Les démographes sont donc loin de tout alarmisme.

Peut-on toutefois établir un lien de causalité clair entre mesures natalistes et hausse de la fécondité ? Introduire de nouvelles mesures comme le réclament la droite et l'extrême droite permettrait-il d'augmenter le nombre d'"enfants d'aujourd'hui", ces "cotisants de demain" au système de retraites, comme le répète Jordan Bardella ?

Les démographes estiment qu'il existe un lien, mais dont l'ampleur est difficilement mesurable, et, lorsqu'elle l'est, relativement limitée.

Nous avons vu que l'Insee jugeait possible d'expliquer la résistance de la fécondité en France après la crise financière de 2008 par le niveau relativement élevé des prestations familiales, y compris "en nature", mais que d'un autre côté, la baisse tendancielle de la fécondité française s'était enclenchée avant même la réduction du champ des familles concernées par certaines prestations sous la présidence de François Hollande.

"Les décisions de fécondité sont complexes, font intervenir de très nombreux facteurs: la situation professionnelle et affective des personnes, leur niveau de vie, leurs projections pour l'avenir, la politique familiale...", souligne Sylvie Le Minez, à l'Insee.

"C'est une question piégeuse. Il faut d'abord se demander ce qu'est une politique nataliste. On sait que les politiques spécifiquement natalistes - par exemple donner plus d'argent pour le deuxième enfant que pour le premier - ne fonctionnent pas, car les gens ne font pas des enfants parce qu'on leur donne 1.000 euros", relève Laurent Toulemon.

Ainsi, dans cette acception, "la politique de la France n'est plus depuis plusieurs années seulement 'nataliste'. Depuis 20 ans, les objectifs affichés par les pouvoirs publics sont d'une part la lutte contre la pauvreté des familles, et d'autre part la lutte contre les inégalités entre les femmes et les hommes", explique-t-il, citant le développement des crèches et des mesures permettant la conciliation entre la vie familiale et la vie professionnelle, comme les congés parentaux par exemple: "il s'agit plus d'une politique pour aider les familles, que pour les inciter à avoir des enfants".

Congé à la naissance, prime de naissance, congé parental, allocations familiales, places en crèche et garde à domicile: l'aide aux familles prend en France diverses formes.

e2b8e779f77f2039e1e5d8fe6f029a61b7763717-ipad.jpgUne assistante maternelle prépare une salle de classe le 31 août 2016 à Cenon, en Gironde (AFP/ MEHDI FEDOUACH)

Des éléments de la politique sociale ont aussi "un impact très important sur le niveau de vie des familles et peuvent donc éventuellement constituer des incitations indirectes à avoir des enfants", ajoute Laurent Toulemon, en particulier en matière d'éducation - l'école dès 3 ans, toute la journée et gratuite - et de logement - le fait d'avoir des enfants réduit l'attente pour obtenir un logement social.

L'articulation vie familiale/vie professionnelle comme facteur clé

Mais mesurer les effets de ces mesures est complexe parce que, comme la décision d'avoir ou pas un enfant, elles s'inscrivent dans le temps long.

En outre, "les ménages s'habituent aux mesures, et il faudrait en prendre souvent de nouvelles pour continuer à inciter les gens et qu'ils continuent de penser que l'Etat aide les familles", relève Laurent Toulemon.

La difficulté de mesurer leur impact vient aussi du fait que, lorsqu'il s'agit de faire des comparaisons internationales, les politiques natalistes et familiales peuvent revêtir diverses formes. "Les rôles sociaux" des femmes et des hommes diffèrent aussi selon les pays, ainsi que la structure du marché de l'emploi: "la flexibilité de l'emploi n'est clairement pas bonne pour la natalité".

Les démographes sont toutefois en mesure de dire que l'articulation vie familiale/vie professionnelle est un élément clé.

"On explique en grande partie les différences dans les pays d'Europe par le fait que les Etat mettent, ou pas, de l’argent sur la table pour faciliter le travail des femmes quand elles ont un enfant. Le noeud, c'est vraiment la conciliation vie familiale/vie professionnelle", souligne M. Toulemon. 

Donc "il y a très probablement un lien quand on compare les pays entre eux, mais il n’est pas clair ni immédiat", indique-il, car toutes ces politiques forment au final "un système" dans lequel il est difficile d'isoler chaque mesure, ses effets, et ses interactions avec d'autres mesures.

C'est pour toutes ces raisons qu'"il est très difficile d'avoir la preuve quantitative" du lien entre politique nataliste et/ou familiale et évolution du taux de fécondité. Et "quand on parvient à le mesurer, il est très faible, de l’ordre de 0,1 enfant par femme pour l'ensemble des politiques natalistes", conclut Laurent Toulemon.

633975a1e960040bb47b1f57fef10ee377e0f9c5-ipad.jpgUn père accompagne sa fille pour la rentrée scolaire dans une école parisienne le 2 septembre 2019 (AFP / MARTIN BUREAU)

Olivier Thévenon, alors économiste à l'Ined (il l'est aujourd'hui à l'OCDE), a souligné cette difficulté dans une étude publiée en 2014: "la littérature disponible sur le cas français invite à tirer des conclusions nuancées en raison de la modestie des effets mesurés", et les effets identifiés restent "modestes et très insuffisants pour permettre d’expliquer que la France est aujourd’hui le pays d’Europe où le taux de fécondité est le plus élevé", écrivait-il alors dans un article intitulé "Evaluer l’impact des politiques familiales sur la fécondité", paru dans la revue Démographie et protection sociale édité par la Caisse d'allocations familiales (Caf).

Mais il concluait aussi que "l'effet combiné et global de toutes ces mesures est certainement bien supérieur à la somme des effets pouvant être associés à chacune d'entre elles".

Dans le détail, "paradoxalement, les mesures introduites avec un objectif explicite de soutien à la fécondité montrent un effet assez limité, alors que celles qui soutiennent la conciliation entre travail et vie familiale ou qui améliorent les conditions de vie, sans faire du soutien à la fécondité leur objectif premier, semblent avoir un effet plus tangible sur la fécondité", écrivait M. Thévenon.

8cd7055de4f3ab3e720905021f3b2b75dca3792e-ipad.jpgCapture d'écran, réalisée le 13 mars 2023, d'un article d'Olivier Thevenon publié en 2014 dans la revue Démographie et protection sociale de la Caf

eb0b12997c211f821cf485938b4e629d17fd7362-ipad.jpgCapture d'écran, réalisée le 13 mars 2023, d'un article d'Olivier Thevenon publié en 2014 dans la revue Démographie et protection sociale de la Caf

Ainsi anticiper les effets d'éventuelles mesures natalistes supplémentaires sur la fécondité relèverait-il d'une gageure.

Un "désir d'enfant probablement surestimé"

Le président du Rassemblement national Jordan Bardella a par ailleurs fait référence à plusieurs reprises dans les médias à une étude réalisée par l'institut Kantar, selon laquelle les Français souhaiteraient avoir plus d'enfants qu'ils n'en ont au moment où ils étaient interrogés. Elle a été aussi citée par la droite et par Pascale Morinière, présidente de la Confédération nationale des associations familiales catholiques, qui plaide pour une politique familiale "pour toutes les familles", quels que soient leurs niveaux de revenus, afin qu'elles puissent avoir "le nombre d’enfants qu’(elles) désirent".

Cette étude a été réalisée du 28 octobre au 2 novembre 2020 pour l'Union nationale des familles (Unaf) auprès de 1.072 personnes d'au moins 15 ans, selon la méthode des quotas, avec une marge d'erreur entre 1,4 et 3,1 points.

Les sondeurs leur ont demandé dans des entretiens en face-à-face à leur domicile: "quel est le nombre idéal d'enfants que vous aimeriez personnellement avoir ou auriez aimé avoir", et "Avez-vous eu des enfants ? Si oui, combien ?".

Voici les résultats, selon le dossier de presse de l'Unaf publié en 2020: 

da2ce865392120f20f749c42dd3f2ff7b4f6c7f3-ipad.jpgCapture d'écran, réalisée le 10 mars 2023, du dossier de presse de l'Unaf sur le sondage Kantar de 2020 sur "le désir d'enfant"

Rappelons qu'en 2020, l'indicateur conjoncturel de fécondité calculé par l'Insee était de 1,83 enfant par femme.

L'Unaf expliquait cet écart entre "nombre moyen idéal d'enfants" et "fécondité réalisée" par la "préoccupation" des couples concernant leur "stabilité financière et professionnelle", au moment où, selon l'association familiale, "depuis quelques années, tout concourt à fragiliser la situation financière et professionnelle des parents".

Mais mesurer le "désir d'enfant" est méthodologiquement compliqué, souligne Laurent Toulemon, et on ne peut dès lors pas tirer de conclusions de cette étude, qui compare des souhaits de fécondité à un taux réel.

Si l'on compare la fécondité d'une année donnée au nombre d'enfants souhaités, il ne faut pas perdre de vue que, par définition, "les femmes jeunes n'ont pas encore les enfants qu’elles feront plus tard, et les femmes plus âgées ne font pas les enfants qu'elles ont déjà faits quand elles étaient plus jeunes", souligne le directeur de recherche.

Au lieu de comparer cette fécondité d'une année donnée au désir d'enfants, "mieux vaut donc observer la descendance finale", confirme Laurent Toulemon, c'est-à-dire le nombre moyen d’enfants des femmes d'une même génération à la fin de leur période de fécondité, soit de 15 à 50 ans, sans tenir compte de leur mortalité, selon la définition de l'Insee. Par exemple, on sait que "les femmes nées dans les années 60 ou 70 auront un peu plus de 2 enfants par femme, même si la fécondité est actuellement à environ 1,8 enfant par femme".

Il existe aussi "un biais psychologique: il est très difficile de dire qu'on aurait voulu moins d'enfants que ce que l'on a, et c'est au contraire beaucoup moins difficile de dire 'pourquoi ne pas faire un enfant de plus'. Dire qu'on voudrait un enfant de plus, ça ne coûte pas cher, ça n'engage à rien. On pourrait aussi dire 'les gens auraient envie d'avoir dix voitures, 15 enfants, trois maisons de campagne...'".

Donc "ces intentions de fécondité sont probablement surestimées" et "ce n'est pas un argument très solide".

17578e643b05701380d6d67c3097045a44c8f5b6-ipad.jpgUne infirmière s'occupe d'un nouveau-né dans un hôpital d'Argenteuil, le 22 juillet 2013 (AFP / FRED DUFOUR)

Dans un article publié en septembre 2005 dans une revue de l'Ined, Laurent Toulemon et la professeure italienne en démographie Maria Rita Testa soulignaient déjà la difficulté de mesurer les souhaits de fécondité, en rappelant que leur réalisation prend du temps et reste soumise aux aléas de la vie - rencontres amoureuses ou pas, déménagements, stabilité de l'emploi, maladies, décès, etc...

Ainsi, "en toute rigueur, il faut interroger une première fois les hommes et les femmes sur le nombre d’enfants qu’ils souhaitent avoir sur une période donnée (les cinq prochaines années, par exemple) et prendre la peine de les réinterroger au terme de la période pour savoir dans quelle mesure ils ont réalisé leurs projets", expliquaient-ils.

Mais ce type d'études se heurte également à un phénomène "de déperdition": des personnes interrogées lors des premiers questionnaires peuvent ne pas participer aux suivants, du fait de tous les aléas de la vie possibles, mais aussi, parfois, de refus de poursuivre l'enquête, ont montré des chercheurs de l'Ined.

Au final, le souhait d'enfants, "qu’il s’agisse de fixer leur nombre ou le moment de leur venue, est une notion assez vague dans l’esprit des personnes interrogées", et le lien qui relie les intentions de fécondité aux comportements réels est "assez lâche, parce qu’il dépend de bien d’autres facteurs", ont résumé M. Toulemon et Mme Testa. "On en est ainsi conduit à relativiser l’intérêt des variables dites subjectives (perceptions, opinions, anticipations) dans les enquêtes sur les comportements de fécondité", en concluent-ils.