Présidentielle: bataille et querelles de chiffres autour de la baisse du chômage


Présidentielle: bataille et querelles de chiffres autour de la baisse du chômage

Publié le lundi 28 mars 2022 à 18:07

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Les 12 candidats à l'élection présidentielle de 2022

Auteur(s)

Nathan GALLO, Baptiste PACE, AFP France

Candidat pour un second mandat, Emmanuel Macron se prévaut d'une importante baisse du chômage au cours de son quinquennat. Mais certains de ses opposants multiplient les arguments pour relativiser, voire minorer cette amélioration. Tour d'horizon.

L'évolution du chômage a souvent été un des facteurs déterminants de l'élection présidentielle en France. La phrase lâchée en 1993 par François Mitterrand, "contre le chômage, on a tout essayé", est restée dans les esprits comme une sorte de symbole de l'impuissance publique. Et François Hollande, entre 2012 et 2017, a payé d'un long supplice mensuel, au gré des publications des chiffres de Pôle Emploi, le fait d'avoir lié une nouvelle candidature à une "inversion de la courbe" du chômage.

Candidat pour le "plein-emploi" à l'horizon 2027, Emmanuel Macron déclame, à chacune de ses sorties, son bilan en la matière. "Il y avait près de 10% de chômage quand j'ai été élu, on est à 7,4%. On est au plus bas depuis quinze ans. Le chômage des jeunes est à son plus bas depuis quarante ans. Et le taux d'activité est au plus haut depuis qu'on le mesure. Ca, c'est le fruit de nos réformes, c'est le fruit des baisses de cotisations et de fiscalité, c'est le fruit d'une mobilisation collective", a-t-il par exemple déclaré le 14 mars sur TF1.

Mais plusieurs de ses concurrents s'emploient à relativiser ce bilan: baisse en trompe-l'oeil, importance des contrats précaires et des radiations de Pôle Emploi, voire "manoeuvre statistique". Radiographie des arguments de campagne.

Baisse historique du chômage ou chiffres stables ?

Les premiers chiffres énoncés par le chef de l'Etat sont justes : au sens du Bureau international du Travail (BIT), le chômage était "quasiment à 10%" en 2017 (9,3% de la population active au premier trimestre) et il est tombé à 7,4% en fin d'année 2021. "Le taux de chômage a retrouvé, près de 15 ans après, son niveau observé avant la 'Grande récession' de 2008", écrit l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) dans un rapport publié en mars 2022. L'OFCE rappelle néanmoins que cette baisse du chômage a été "initiée au milieu de l'année 2015", soit près de deux ans avant l'arrivée à l'Elysée d'Emmanuel Macron.

Mais ce tableau est contesté par plusieurs candidats à l'Elysée, à commencer par Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. "Il n'y a aucun recul du chômage dans ce pays", a notamment assuré M. Mélenchon le 12 mars lors de la "conférence de chiffrage" de son projet, en opposant aux statistiques de l'Insee les chiffres de Pôle Emploi.

"Les chiffres qui sont donnés par le gouvernement et ses différentes agences, c'est le chiffre au sens du BIT (...) Pour émarger comme chômeur au sens du BIT, il faut, un, ne pas avoir bossé une minute, deuxio être immédiatement disponible pour aller travailler. Donc ça vous élimine toutes les catégories B, C et tout le reste. Alors, évidemment, des gens qui n'ont pas travaillé une seule minute et sont immédiatement prêts à sauter sur leur scooter pour aller bosser, le nombre n'est plus que de trois millions. Mais je vous garantis qu'il y a plus de six millions de chômeurs dans ce pays", a développé le candidat de La France insoumise.

Quelle différence entre les chiffres du BIT et ceux de Pôle Emploi ? Pour le BIT, un chômeur est une personne âgée de 15 ans ou plus, sans emploi durant une semaine donnée, disponible pour travailler dans les deux semaines et qui a effectué, au cours des quatre dernières semaines, une démarche active de recherche, ou bien a trouvé un emploi qui commence dans les trois mois. Il n'est pas nécessaire d'être inscrit à Pôle Emploi pour satisfaire à ce dernier critère, précise l'Insee.

Les statistiques de Pôle Emploi se basent, elles, sur les personnes inscrites dans ses registres: plus que des chômeurs au sens strict, il s'agit donc des demandeurs d'emploi. Et ceux-ci sont répartis en différentes catégories, dont les trois principales auxquelles M. Mélenchon fait référence. La catégorie A comprend les personnes totalement sans emploi. La B recense les personnes ayant notamment "exercé une activité réduite de 78 Heures par mois" maximum, et la catégorie C désigne les personnes "ayant exercé une activité réduite de plus de 78 heures par mois."

2022032817-f7170fc5d6041006e290d75e7c79c784.jpeg ( Nathan GALLO)

C'est également sur les chiffres de Pôle Emploi que Marine Le Pen s'appuie pour assurer que la baisse du chômage, "ça n'est pas vrai". "Le chômage toutes catégories confondues est exactement au même niveau que quand (Emmanuel Macron) est arrivé au pouvoir. OR ce sont des gens qui cherchent un emploi. Alors après, on peut toujours bidouiller les statistiques, faire passer les gens de la catégorie A à la catégorie B, etc... Mais la réalité, c'est qu'à 100.000 près, il y a autant de gens qui cherchent un emploi que lorsqu'il est arrivé au pouvoir", a-t-elle affirmé le 16 mars sur C8.

Selon les chiffres de la Dares (France hors Mayotte), si l'on additionne les catégories A, B et C, au 4e trimestre 2021, on recense 5.658.900 demandeurs d'emploi. Contre 5.813.400 au premier trimestre 2017. Soit une différence de 154.500.

Mais si l'on se concentre sur la catégorie A (les personnes totalement sans emploi), on y recense 3.335.600 demandeurs d'emploi fin 2021, contre 3.749.200 au premier trimestre 2017. Il y a donc 413.000 personnes de moins dans cette catégorie.

Y a-t-il un phénomène de vases communicants ? "Il faut regarder la durée du travail": "la catégorie B --les contrats les plus courts-- est quasiment stable et la C augmente d'environ 200.000". "Ce qui est plutôt rassurant, c'est que ce ne sont pas des contrats à temps très partiel qui expliquent la bascule", observe Mathieu Plane, directeur adjoint du département analyse et prévision de l'OFCE interrogé par l'AFP le 25 mars.

Plus généralement, les derniers chiffres du chômage de 2021 sont plutôt inattendus. "On a beaucoup d'emploi par rapport au niveau d'activité" et "donc une croissance qui est très riche en emplois", souligne M. Plane qui met en avant des "dispositifs très favorables" pour les entreprises, notamment les aides distribuées pendant la crise Covid, la persistance de contraintes sanitaires ou encore une certaine anticipation par les entreprises de difficultés à venir de recrutement. Mais "en sortie de crise, vous pouvez avoir une croissance peu riche en emplois. Ces baisses très fortes du chômage qu'on a connues au dernier trimestre, c'est difficile de les répercuter de façon permanente".

2022032817-a20b01e1a91d986f5dc282d4d5f04fae.jpeg ( Nathan GALLO)

Une hausse des emplois précaires ?

C'est l'un des arguments du candidat communiste Fabien Roussel: la baisse du chômage a pour corollaire une précarisation accrue de l'emploi. Aux jeunes notamment, "vous leur demandez d'accepter n'importe quel emploi ? De prendre des statuts d'auto-entrepreneurs, de faire Deliveroo, Uber ?", s'est-il indigné le 14 décembre sur France 2.

Un argument développé tout au long du quinquennat. "Qui ne se réjouit pas de voir le chômage baisser... Mais je regarde les chiffres du chômage et je regarde les créations d'emploi dont parle le gouvernement. Créations d'emploi ? 84% de CDD. Précarité du travail. Ensuite, créations d'entreprises ? Oui, auto-entrepreneurs. Uber, Deliveroo... Bonjour la promesse d'avenir pour nos enfants", expliquait-il sur BFMTV en janvier 2020.

Jean-Luc Mélenchon, de son côté, évoque une "explosion des contrats d'un mois et de moins d'un mois", signe de "l'extrême précarisation de l'emploi".

S'agissant des CDD, la tendance de long terme est nette: selon la Dares (juin 2018), leur part dans les embauches "a nettement progressé en 25 ans, notamment à partir des années 2000, passant de 76% en 1993 à 87% en 2017". Et "cette évolution structurelle dans les mouvements de main d'oeuvre s'accompagne d'une forte hausse des contrats de très courte durée; en 2017, 30% des CDD ne durent qu'une seule journée."

"S'agissant des intentions d'embauche, fin 2021, 64% sont des intentions d'embauche en CDD de moins d'un mois. Ca montre que cela reste majoritaire. Par contre, si on se réfère au 2e trimestre 2017, on était à 68%", souligne M. Plane. "De la précarité, il y en a toujours. Mais les tensions que l'on observe sur le marché du travail obligent aussi certains employeurs à être plus attractifs sur le type de contrat, et pas seulement sur le salaire."

S'agissant des micro-entreprises, le nombre de créations est largement majoritaire dans le nombre total de créations d'entreprises: 61% des quelque 995.900 créées entre le dernier trimestre 2020 et le dernier trimestre 2021.

"On observe comme tout le monde que l'emploi indépendant a fortement progressé, notamment chez les micro-entrepreneurs. On publie beaucoup de statistiques sur les revenus des indépendants, et l'on voit que chez lesmicro-entrepreneurs, les revenus moyens sont faibles", explique Sylvain Larrieu, chef de la division Synthèse et conjoncture du marché du travail de l'Insee.

En 2019, selon des chiffres de l'Insee, le revenu mensuel moyen de ces micro-entrepreneurs, s'élevait à 590 euros.

"Mais au total, la progression de l'emploi de ces dernières années n'est pas seulement attribuable à des contrats courts ou à des gens à temps partiel qui voudraient faire plus d'heure, par exemple", note M. Larrieu. "Onvoit que l'emploi en CDI et à temps plein a également progressé".

Baisse du chômage chez les jeunes, ou "manoeuvre statistique" liée aux dispositifs de formation ?

L'évolution du chômage chez les 15-24 ans est aussi sujette à débat depuis quelques semaines. L'exécutif affirme que le chômage des jeunes a "atteint son plus bas niveau depuis quarante ans". Dans l'opposition, Marine Le Pen lui rétorque que le nombre de chômeurs de catégorie A a baissé du fait d'une "manoeuvre statistique sur les 18-25 ans", liée à une hausse de la formation.

Un chômage des jeunes au plus bas "depuis quarante ans" (Macron) ? Depuis le début du quinquennat, les chiffres au sens du BIT chez les jeunes ont en effet significativement diminué: au dernier trimestre 2021, le taux de chômage chez les 15-24 ans a baissé de plus de 7 points par rapport à 2016, pour atteindre 15,9%. Il faut revenir au premier trimestre 1981 pour retrouver un chiffre aussi bas.

Mais lorsque l'on prend en compte l'ensemble de l'année 2021, la baisse du chômage des jeunes n'est pas aussi historique que ce qu'affirme le gouvernement. Selon l'Insee, on trouve trace d'un taux plus faible en 2002 (17,8% en 2002, contre 18,9% en 2021).

Avec les chiffres de Pôle Emploi, le record vanté par le gouvernement s'avère encore plus mesuré: en 2008, on comptait une moyenne de 406.000 demandeurs d'emploi de catégorie A, contre 485.200 en 2021. Même chose lorsque l'on compare uniquement par trimestre: le troisième trimestre de 2008 était aussi meilleur que le dernier trimestre 2021 (407.100 contre 434.100).

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Y a-t-il pour autant "manoeuvre statistique" liée à la politique gouvernementale sur les formations ? "Il est vrai qu'au quatrième trimestre, les jeunes ont contribué à une grande partie de la baisse", souligne Sylvain Larrieu.

Un constat partagé par l'OFCE, qui a pointé dans son étude un "taux d'emploi des jeunes au plus haut niveau depuis 30 ans", boosté en grande partie par un nombre "d'entrées en apprentissage inédites". L'observatoire souligne que la "très forte baisse du chômage (...) reposerait sur une contribution très importante de l'apprentissage, lui-même dopé par un niveau de subvention atypique."

Depuis juillet 2020, le plan France Relance a en effet fortement accéléré l'embauche des jeunes en apprentissage, via notamment le plan "Un jeune, une solution". "Si on estime prudemment que le stock de contrats en cours avoisine 900.000 fin 2021, contre 478.000 fin 2019, 422.000 emplois d'apprentis auraient été créés en deux ans, expliquant l'immense majorité des emplois créés depuis 2019", relève ainsi l'OFCE.

Cette dynamique se poursuivra-t-elle lorsque ces dispositifs prendront fin ? Pour l'OFCE, "quand l'aide exceptionnelle disparaîtra mi-2022, les entrées en apprentissage risquent fort de retrouver un rythme de croisière conforme aux incitations et aux aides de droit commun mises en place par la réforme de 2018, c'est-à-dire des niveaux d'entrées semblables à ceux observés à partir de la rentrée 2019".

"Mais fin 2021 comme sur l'ensemble du quinquennat, la hausse de l'apprentissage n'est pas la raison essentielle de la baisse du chômage", tempère Sylvain Larrieu, qui met surtout en avant la hausse des emplois globale sur ces dernières années.

Un taux de radiation le "plus spectaculaire de toute l'histoire de Pôle Emploi" ?

"Le chômage ne baisse pas en France: c'est l'augmentation la plus spectaculaire du taux de radiation de toute l'histoire de Pôle Emploi": aux yeux de Jean-Luc Mélenchon, il faut aussi voir dans cette baisse du chômage un lien avec le nombre de personnes radiées de l'établissement public.

Au dernier trimestre 2021, la Dares a effectivement recensé plus de 52.000 radiations administratives. Ce chiffre, en augmentation de 45% sur un an, est un record sur les dix dernières années. Mais cette hausse peut s'expliquer par un effet de rattrapage: l'année 2020 a en effet été marquée par la suspension des radiations au cours du premier confinement de mars.

De même, si les chiffres de radiation du dernier trimestre sont plus élevés que la moyenne, ils demeurent tout de même du même ordre de grandeur lorsqu'on les compare aux années pré-Covid: par exemple, au 2e trimestre 2017, la Dares avait décompté 50.500 radiations administratives, soit seulement 1.500 de moins que le record du dernier trimestre 2021. A l'arrivée, le nombre de radiations est relativement stable sur la décennie.

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Néanmoins, comme l'a rapporté un bilan de Pôle Emploi sur la période 2019-2021, le nombre de contrôles vis-à-vis des demandeurs d'emploi s'est fortement accru depuis le début du quinquennat Macron. Sur les dix premiers mois de 2021, l'instance a réalisé près de 350.000 contrôles, contre 150.000 en 2017. Le gouvernement souhaite atteindre 500.000 contrôles en 2022. Les prochains mois diront éventuellement si ces contrôles donnent lieu à une hausse sensible des radiations.