Sémio-check : Hollywood brûle-t-il ?

Lien vers l’archive :
https://x.com/WTP_REPORT/status/1876762704037233011
Dézoomage progressif



1 - Le contexte de l'image
Qui, où quand ?
- Qui ? Compte “We the people”
- Quoi ? La ville de Los Angeles a connu de violents incendies pendant plusieurs semaines, début 2025. 24 personnes ont été tuées, 130.000 ont été contraintes d’évacuer et plus de 23.000 hectares au total ont brûlé. Cette image du panneau enflammé vient donc signaler une généralisation des incendies. Dès les premiers moments de l’incendie, de nombreuses images, dont celle-ci, ont circulé annonçant que le signe « Hollywood » était en feu, images spectaculaires et apocalyptiques à l’appui.
- Quand ? Du 7 au 31 janvier 2025. La publication date donc du premier jour de ces incendies, moment où la nouvelle a été largement relayée à l’échelle internationale.
- Où ? Quartier de Hollywood dans la ville de Los Angeles, à l’ouest des États-Unis (état de Californie). Le panneau est placé sur le versant sud du mont Lee qui surplombe le quartier éponyme.
Contexte historique, social et culturel de l’image
Le partage de cette image comme d’autres similaires se fait alors que des évacuations de quartiers entiers de Los Angeles et des environs ont été ordonnées aux habitants pour des raisons de sécurité.
Ces incendies en Californie prennent place dans un contexte où d’autres catastrophes naturelles ont déjà ébranlé le pays, notamment les ouragans Hélène (24-29 septembre 2024) et Milton (5-12 octobre 2024). Historiquement, ces incendies ne sont pas non plus sans raviver le souvenir du grand incendie de la ville de Chicago (1871) où plus de 300 personnes étaient mortes et où de nombreux quartiers avaient été totalement détruits. Et désormais, chaque année, des incendies parcourent les forêts californiennes.
Ces incendies de Los Angeles ont lieu juste après la période de bataille électorale entre la vice-présidente démocrate sortante Kamala Harris et le républicain Donald Trump, climato-sceptique déclaré.
2 - Que nous donne-t-on à voir ?
Description
L’image montre la colline (Mont Lee) au flanc de laquelle de gigantesques lettres (13 mètres de haut) composent le mot « Hollywood », nom du quartier de la ville de Los Angeles principalement connu pour être l’épicentre de l’industrie cinématographique américaine. Ces lettres sont en flammes, surtout les deux du centre (L et Y). Quelques volutes de fumée noire apparaissent dans la partie supérieure de l’image.
La photographie est prise en plan large. Les lettres « Hollywood » sont placées au centre de l’image et se détachent sur un ciel dégagé, aux couleurs crépusculaires.
Outre les lettres qui composent le mot « Hollywood », notons que le compte anonyme qui a publié ce post s’appelle « We the people », renvoyant à la phrase « We the people of the United States” (nous, le peuple des États-Unis) qui ouvre la Constitution des États-Unis d’Amérique (17 septembre 1787). En bas à droite de l’image, on reconnaît également, en surimpression watermark le logo « Grok », l’intelligence artificielle de X.
Fact checking journalistique
Des images comparables ont fait l’objet de fact-checks, notamment par AFP Factcheck (ici) et le journal People (ici). S’il y a bien eu des incendies en plusieurs endroits de la ville et au même moment, la colline elle-même n’était pas touchée, et ne l’a pas été par la suite.
Plusieurs indices dans l’image permettent d’en déceler le caractère fabriqué par intelligence artificielle générative. Tout d’abord, la signature Grok marque avec certitude le caractère synthétique de l’image. Mais sans ce logo, d’autres éléments nous éclairent. « Hollywood » est mal orthographié. Une lettre est en effet en trop. La forme des autres lettres est également un indice de facticité : les deux « L » sont collés l’un à l’autre, les grilles de support pour la lettre « W » ont disparu, et ainsi de suite. La trainée de flammes derrière le panneau est bien trop
rectiligne pour être réelle car un tel brasier s’étale de tous les côtés.
L’identité du compte est un autre élément décisif à prendre en compte. En effet, « We the people » s’affiche clairement comme un compte d’extrême droite, comme en témoigne le choix de la police de caractère sur la vignette (une écriture gothique proche de celle adoptée par l’Allemagne nazie). Le compte est fréquemment sanctionné par une fermeture provisoire, sur X comme sur Instagram.
En remontant le fil des publications sur ce compte, on trouve également de nombreux posts dont le message est clairement orienté vers une idéologie anti-immigration, invitant régulièrement à dénoncer les « envahisseurs étrangers ». Ce post concernant le panneau Hollywood est donc à lire à la lumière d’une posture énonciative bien spécifique : celle de l’extrémisme politique.
Format
Il s’agit ici d’une image générée par IA qui s’inscrit dans une intention de propagande, comme le confirme l’identité du compte dont l’orientation s’affirme comme étant d’extrême droite.
3 - Interpréter au prisme de la désinformation
Représenter les incendies par métonymie
Le quartier de Hollywood est principalement connu dans le monde pour être le centre historique des studios de cinéma et concentre une grande partie des activités cinématographiques et télévisuelles américaines. Notons qu’il comprend aussi la célèbre promenade intitulée « Hollywood walk of fame », où sont incrustées dans le sol des étoiles au nom de célébrités du cinéma et du spectacle. Ce panneau a donc une valeur métonymique. Sa seule prise de vue permet d’évoquer la richesse (nombre d’acteurs, musiciens, producteurs habitant dans les environs), la célébrité, le rayonnement de la culture américaine.
Sidération et empathie
La représentation de ce symbole ainsi malmené, en train d’être détruit par les flammes, permet de provoquer un effet de sidération. Bien que mensonger, ce post repose bien sur des faits, puisque les environs sont aux prises avec des incendies ravageurs à la date de la publication. On est donc ici confronté à un exemple d’amplification du réel, où l’image générée artificiellement permet d’alerter sur un événement en cours tout en en déformant certains aspects, ici la destruction supposée d’un monument pourtant resté intact. L’intention est donc manifestement de brandir ce symbole comme celui d’une Amérique malmenée par les flammes, de réveiller chez les personnes susceptibles de croiser ces visuels un sentiment d’effroi patriotique, de désolation et de tristesse.
La légende « Hollywood sign is on fire » mime, par sa brièveté, le commentaire en direct d’une actualité « brûlante » comme c’est littéralement le cas ici. En allant droit au fait et image à l’appui, ce post se présente donc comme un relais d’information.
Avec la statue de la liberté sur la côte Est (New York city), le panneau « Hollywood » à Los Angeles constitue un important symbole de la culture américaine pensée comme hégémonique et mondialisée, rapidement identifiable et omniprésent dans la culture visuelle. Comme la statue de la liberté maintes fois décapitée, déracinée, submergée par des vagues géantes, le panneau Hollywood est à d’innombrables reprises emporté par des tornades (par exemple dans Le jour d’après de Roland Emerich sorti en 2004) et plus souvent encore attaqué par des forces extra-terrestres, comme on peut le voir dans des films comme Los Angeles 2013 (John Carpenter, 1996), Demolition Man (Marc Brambilla, 1993), ou encore Terminator Salvation (Joseph McGinty, 2009).
À chaque fois, ce qui la menace, c’est l’attaque extérieure, imprévisible : un dérèglement climatique soudain ou, plus souvent encore, celle d’extra-terrestres ou de forces armées de pays qui sont, historiquement, ennemis des États-Unis.
C’est ici qu’il faut de nouveau mettre en lien le positionnement d’extrême-droite du compte qui a publié cette image. C’est bien une manipulation qui est in fine visée, avec pour dessein vraisemblable d’engendrer une confusion entre les incendies et les conséquences possibles d’une invasion étrangère : avec les flammes, c’est la peur de l’envahisseur, comme dans Invasion Los Angeles par exemple, qui est suscitée. L’instillation d’un tel doute permet de cultiver visuellement des sentiments de peur voire, en réponse, d’agressivité.
Le feu est donc aussi métaphorique et vient ici incarner le caractère abrasif des tensions communautaires aux États-Unis, où le débat en ligne s’est encore davantage crispé (parfois même radicalisé) depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Ajoutons à cela que la ville de Los Angeles (dont la maire est afro-américaine et démocrate) est communément considérée par l’extrême-droite comme un lieu de débauche, de dépravation : redoubler
visuellement cette dévastation par les flammes peut ainsi également être lu comme le résultat d’un châtiment.
L’extrême-droite américaine fait de la Californie en général, et d’Hollywood en particulier, qui sont des bastions électoraux du parti démocrate, une figure d’ennemi politique. La destruction de ce symbole visuel peut être vu comme une célébration de l’annihilation de l’influence pernicieuse de l’industrie hollywoodienne dans le cadre de la bataille culturelle entre les conservateurs les plus réactionnaires et les démocrates les plus libéraux.
Mais il faut tout de suite noter un paradoxe. Ces films où Hollywood est détruit sont, pour la plupart, précisément des productions de l’industrie cinématographique hollywoodienne, qui sont des outils bien connus du soft power : des armes permettant de diffuser à l’échelle internationale l’idéologie des États-Unis, à commencer par sa posture militaire interventionniste et sa posture « jusqu’au-boutiste » dès lors que ses terres sont attaquées.
Mots-clés : États-Unis ; catastrophe climatique ; IA générative ; propagande.