Sémio-check : dénoncer la déforestation en Inde, information ou illustration ?
Sémio-check : dénoncer la déforestation en Inde, information ou illustration ?

Lien url vers l’image : https://www.instagram.com/p/DH56GeYhJmu/
DÉZOOMAGE PROGRESSIF
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1°- LE CONTEXTE DE L’IMAGE
Qui, quoi, où, quand ?
- Qui ? La jeune politicienne indienne Kasireddy Sindhu Reddy, prenant ici pour pseudonyme « Iksindhureddy ».
- Quoi ? Des animaux (en particulier des paons et des cervidés) délogés par l’intervention de tractopelles menant une action de déforestation sur un terrain à proximité de l’université centrale d’Hyderabad (HCU).
- Quand ? 1er avril 2025
- Où ? Forêt de la région Kancha Gachibowli, en Inde, dans l’état du Télangana (Sud Est).
Contexte historique, social et culturel de l’image
Cette image illustre les conséquences d’un plan de déforestation d’une zone boisée située sur le campus de l’Hyderabad Central University, dans la région de Kancha Gachibowli, dans l’État du Télangana, en Inde. Cette zone est réputée pour faune riche et diversifiée. Le Congrès (parlement indien) a réclamé le 31 mars 2025 la récupération d’une parcelle de plus de 400 hectares de terre forestière, proche du campus, afin d’y construire des bâtiments liés à l’industrie technologique (« IT parks »). S’est ensuivie une vague de contestation, à commencer par les étudiants de l’université qui voulaient empêcher cette opération, arguant que les terrains appartiennent à l’université. Sur fond de bataille immobilière, foncière et juridique (l’affaire a provoqué une action en justice devant la Cour suprême), c’est bien plus que la propriété d’un terrain qui se joue. En effet, ce cas a remis à l’ordre du jour une réflexion plus générale sur la condition des forêts et des écosystèmes naturels en Inde, dans un contexte de forte densité démographique. Cet aspect contestataire de l’image est renforcé si l’on prête attention au statut de l’énonciateur, à savoir Kasireddy Sindhu Reddy, qui se présente sur son compte Instagram comme « politicienne de quartier bienveillante » (friendly neighboorhood politician) et « State Vice President, BJYM Telangana », vice-présidente régionale de la section jeunesse d’un des partis politiques majeurs en Inde, le BJP, parti du Premier ministre Narendra Modi.
2°- QUE NOUS DONNE-T-ON À VOIR ?
Description
Prise en vue d’ensemble, l’image est composée de trois plans : une grappe d’animaux, des cervidés et des paons sont au premier plan et au centre ; au deuxième plan, les tractopelles et engins de chantier ; au troisième plan, les arbres et le ciel. Quelques éclats de terre projetés par les tractopelles se détachent sur un ciel gris et brumeux. Cette composition donne à l’image une dimension maîtrisée, comme pourrait l’être un tableau. L’image possède un certain dynamisme, car les animaux sont en mouvement : fuyant les véhicules de l’arrière-plan, ils semblent se précipiter, apeurés, dans la direction du spectateur. Plusieurs hashtags font office de légendes et donnent des éléments (supposés) de contexte.
Fact-checking journalistique
Cette image, comme d’autres apparues au même moment sur Instagram et sur X, a fait l’objet de plusieurs articles de fact-checking, notamment par Alt News (ici) et l’AFP (en anglais).
Sur le plan technique, cette image est détectée avec un taux de confiance très élevé comme étant générée par Google AI car elle porte des traces du tatouage numérique (watermarking) SynthID de Google.
Plusieurs détails de l’image permettent de repérer la fabrication par intelligence artificielle : la marque illisible de la tractopelle (comme indiqué dans le zoom) ; les deux paons au premier plan ont une ombre, contrairement aux autres animaux. Quant à l’oiseau à l’extrême gauche de l’image, son apparence diffère de celle d’un paon et des autres oiseaux par son plumage. De même, les oiseaux en vol, au centre de l’image, semblent désarticulés, il est plus difficile d’identifier l’espèce à laquelle ils appartiennent. Enfin, plusieurs anomalies concernent les daims : celui à droite de l’image semble flotter (ses pattes ne touchent pas terre) et les deux à gauche de l’image semblent n’en former qu’un seul. On sait que les animaux sauvages, prudents et craintifs, fuient très rapidement à la vue des hommes. L’IA est donc ici nécessaire pour illustrer la fuite animale comme conséquence de l’action humaine, dans une composition trop belle pour être crédible.
Format
Image générée par IA, qui se présente comme une photographie.
3°- INTERPRETER L’IMAGE AU PRISME DE LA DESINFORMATION
Une symbolique animale maîtrisée pour signifier la délicatesse et la pureté
C’est la souffrance animale qui est au cœur de cette image où la présence humaine n’est signifiée que par les tractopelles ; alors même que les animaux sont montrés ici comme des victimes prenant la fuite en direction du spectateur, ils forment comme une grappe, toutes espèces confondues, et constituent une allégorie de la biodiversité en danger. On peut faire plusieurs hypothèses quant aux raisons qui motivent le choix (humain ou algorithmique) des espèces représentées : la beauté de ces animaux, leur taille qui les rend facilement visibles (contrairement à des petits rongeurs par exemple), l’expressivité du regard, la couleur du pelage et la finesse de la silhouette en font des illustrations idéales, renforçant le contraste (et le cliché) entre la fragilité de la nature et l’omnipuissance de l’humain destructeur. Par ailleurs, en Inde comme en Asie centrale plus généralement, le paon est aussi symbole de royauté terrestre et est l’attribut d’Indra, dieu de la pluie. Quant au choix du daim, il répond au désir de mettre en scène un animal gracieux, qui ne représente aucun danger pour les humains, et qui est investi de connotations positives dans de nombreuses civilisations, y compris le bouddhisme.
Convaincre par l’émotion
L’idée de telles espèces en danger et chassées de leur habitat naturel est ainsi censée susciter l’indignation et la tristesse et c’est par la mobilisation de tels affects que l’image trouve sa force rhétorique. En témoigne le fait que, dans les paratextes de l’image (hashtags, commentaires, etc.), la tristesse est fréquemment convoquée, comme en témoignent la récurrence de l’émoji cœur brisé (💔).
L’arbre qui cache la déforestation : une logique d’intensification du réel et de généralisation
Par cette mise en opposition de l’humain et de l’animal entre le premier et le second plan de l’image, c’est une dénonciation qui est mise en place, dénonciation qui passe par une généralisation. Cette parcelle forestière indienne vaut pour toutes les forêts, ces biches et paons symbolisent toute faune menacée, ces tractopelles illustrent toutes les interventions humaines sur les écosystèmes naturels. On peut y voir aussi une lutte entre les excès et dégâts de la modernité (les engins) et la préservation de la tradition héritée de la nature (de beaux animaux sauvages chassés de leur forêt).
Par sa composition, ses couleurs et son sujet, cette image se présente comme une forme d’hyper-photo de presse, un parangon d’image d’information, une illustration (trop) parfaite malgré ses défauts visuels et qui est facile à lire et à comprendre. Comme d’autres images générées par intelligence artificielle, le rapport entretenu avec le réel est ambigu : l’événement a bien eu lieu, le contexte est le bon, mais l’image, elle, n’est pas une photographie authentique. Là où la photographie de presse fonctionne comme preuve de ce qui a vraiment été, il y a ici une forme de flottement (« ça pourrait être ») : une image comme celle-ci fonctionne plutôt par le message qu’elle cherche à faire passer et joue un rôle comparable à celui d’un dessin de presse où d’une pancarte de manifestation, que l’on brandit pour faire passer un message et affirmer son point de vue. Mais la différence ici, c’est que l’image n’est pas signée, qu’elle n'annonce pas son caractère artificiel et c’est bien le nœud de la difficulté pour l’appréhender.
Ce même imaginaire est également convoqué dans plusieurs œuvres de fiction auxquelles cette image fait écho, où la préservation de la forêt contre les attaques humaines est au cœur du récit, notamment dans Bambi (David Hand/Walt Disney, 1947) ou Princesse Mononoké d’Hayao Miyazaki (1997). Ces dessins animés, bien que produits dans des contextes historiques et géographiques différents, ont en commun d’être des fables vantant les mérites du respect de la nature et de condamner les excès d’une civilisation anthropocentrée.


