Sémio-check : des superhéros au secours de la contestation populaire en Turquie

Lien vers l’archive :
https://www.instagram.com/p/DHtD5v7MBIj/?img_index=1
Dézoomage progressif


1 - Le contexte de l’image
Qui, où, quand ?
- Qui ? L’internaute Eren Fazioglou, d’origine turque à en juger par l’onomastique et les commentaires associés au post, notamment « muhtesem » qui signifie « merveilleux ».
- Quoi ? Manifestations qui se sont déroulées dans plusieurs villes de Turquie en mars 2025 (notamment Istanbul, Maltepe, Antalya).
- Où ? Antalya, en Turquie
- Quand ? 27 mars 2025
- Lieu où l’image a été « trouvée » : Instagram


Contexte historique, social, culturel
Cette image reflète un événement qui a bien eu lieu.
Le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, a été arrêté sous le motif de « corruption ». Comme il est le principal adversaire politique de Recep Teyyip Erdogan pour la présidentielle de 2027, et qu'il est susceptible de l’emporter, son arrestation a été immédiatement contestée, et considérée comme un coup de force politique et une atteinte à la démocratie. C’est dans ce contexte que la vidéo d’un manifestant portant un costume à l’effigie de Pikachu, créature issue du manga japonais Pokemon et fuyant la police, a massivement circulé (notamment mise en ligne sur Instagram par Ismail Koceroglu, accessible ici).
Un manifestant en costume de Pikachu a bien participé à une manifestation anti-Erdogan après l’arrestation du maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu et a fui la police, comme en témoigne cette vidéo filmée. Cette manifestation, comme d’autres qui ont eu lieu au même moment, était le signe d’une contestation de la politique jugée autoritaire d’Erdogan. Contestation portée notamment par les étudiants, les syndicats de gauche et les électeurs du CHP (Parti républicain du peuple) d’Imamoglu, héritier direct du courant kémaliste, du nom du premier président de la Turquie moderne laïque, Mustafa Kemal. Cette arrestation, officiellement pour corruption, a été massivement perçue comme une attaque politique visant, de la part de Recep Tayyip Erdoğan, au pouvoir en Turquie depuis 2003 et à la ligne politique conservatrice et autoritaire, à éliminer son principal adversaire alors que les primaires du CHP devaient se tenir. Celle-ci ont d’ailleurs été maintenues, et Imamoglu a bien été désigné candidat du parti malgré son emprisonnement. Sur son compte X, donné en lien sur son Instagram, l’auteur de cette image se revendique explicitement de l’héritage de Mustafa Kemal et des idéaux républicains, contre l’idéologie politique du président Erdogan qui est un islamo-conservateur, qui souhaite rompre avec certains principes politiques modernes imposés par Kemal.
2 - Que nous donne-t-on à voir ?
Format
Image générée par intelligence artificielle se présentant comme une photographie
Description
Au centre de l’image et au premier plan, trois personnages sont déguisés en superhéros et personnage issus de la bande-dessinée, de gauche à droite le « Joker », Pikachu qui brandit un drapeau turc de la main gauche, et Spiderman. Au deuxième plan, plusieurs policiers casqués et dotés d’un bouclier se tiennent en rang. Enfin à l’arrière-plan de l’image, juché sur le toit d’un camion de police se tient un individu en costume de Batman. Ces personnages du premier plan semblent se diriger vers le spectateur et fuir la police qui charge dans leur direction, sous la supervision de Batman.
Tout dans cette image permet de repérer que la scène se déroule de nuit, dans une atmosphère lugubre. L’image est composée de telle sorte que différents plans se distinguent nettement, lui donnant une certaine narrativité. Trois drapeaux turcs (blanc et rouge) contrastent avec les tons autrement sombres de l’image et la noirceur du ciel et du pavé luisant sur lequel quelques lumières (les phares des véhicules en arrière-plan et des lampadaires en hauteur) viennent se refléter.
Fact checking journalistique
Comme l’explique le fact-checking journalistique déjà réalisé notamment par TF1 vérif (ici), l’auteur de l’image, dont le nom est lisible en bas à gauche de l’image, précise dans sa biographie le caractère artificiel des contenus proposés. Outre cette déclaration en amont, plusieurs incohérences visuelles sont à relever : le personnage portant le costume « Pikachu », au centre de l’image, semble léviter (ses pieds ne touchent pas terre) ; certaines des inscriptions « Polis » sur les vestes des policiers ont un lettrage incohérent avec les autres, et les reflets au sol ne semblent pas toujours avoir de source lumineuse.
Cette image fait partie d’une série d’autres, identifiées notamment par AFP Fact-check (ici), où les protagonistes sont les mêmes à quelques détails près (s’ajoute parfois Catwoman). À chaque fois, la logique est la même : faire de l’image générée par intelligence artificielle l’illustration exacerbée d’une contestation en quête de visibilité.
3 - Interpreter l’image au prisme de la desinformation
Un carnaval contestataire : construire des références communes pour fédérer
Cette image générée par intelligence artificielle, qui se présente comme une photographie, répond à une intention où il s’agit moins de mentir ou de manipuler que de fédérer. Le caractère factice, explicité par la bannière comme la surimpression, n’enlève rien à la rhétorique de l’image, voire renforce son efficacité.
Les personnages de cette image portent des costumes à l’effigie de héros qui ont en commun d’être tous issus de la bande dessinée et du cinéma, mais dans des œuvres dont les récits et les couleurs politiques sont pourtant très variés. Spiderman est issu de la maison d’édition Marvel Comics, créée en 1962 par Stan Lee. Pikachu (ici au centre de l’image) est un personnage de la franchise médiatique « Pokemon » lancée au Japon en 1996. Enfin, le Joker et Batman sont des personnages antagonistes, issus de la même bande dessinée créée par Bob Kane et Bill Finger pour DC Comics à partir de 1939.
Cette co-présence est significative ici : dans la bande dessinée, Batman est le héros, mu par un désir de justice, et le Joker son ennemi ; c’est un personnage représenté somme un sociopathe sanguinaire. Mais la sortie du film de Todd Phillips en 2019 en propose une relecture, qui en fait davantage un anti-héros dont la folie est le fruit d’une construction sociale (pauvreté, exclusion, vulnérabilité) et donc la posture antisystème en fait une icône contestataire, apte à réveiller chez ses concitoyens un souhait de révolte. Dans ce film, la figure de Batman est à l’inverse une allégorie de la ploutocratie (le pouvoir aux plus fortunés) et de l’oligarchie (le pouvoir aux privilégiés). Dès lors dans cette image, on comprend que Batman, surplombant la scène depuis le canon à eau, représente l’autorité et la répression, là où le Joker incarne la révolte des manifestants.
Avec trois périodes différentes, deux zones géographiques (États-Unis et Japon), ces personnages ont surtout en commun d’être des figures de la culture populaire et sont largement reconnaissables. Ils répondent à une tradition contestataire que l’on retrouve en Turquie comme ailleurs en Europe : la contestation par le déguisement, présente également dans le carnaval, qui permet, le temps d’une journée, un renversement de l’ordre social comme dans d’autres événements du folklore turc notamment.
Des héros masqués, une lutte pour la visibilité
Si les protagonistes sont masqués, c’est à la fois pour protéger leur identité et éviter d’éventuelles représailles, et pour iconiser la contestation et ainsi garantir sa circulation dans les espaces médiatiques et numériques. Cela permet de proposer des référentiels communs qui attirent l’œil et rendent les images de la contestation frappantes et mémorables, pour construire un récit d’héroïsation des manifestants et de la cause qu’ils défendent. Si l’image étudiée ici est générée par intelligence artificielle, elle répond néanmoins à la même logique que dans nombre de photographies de presse qui ont réussi à capter des manifestants déguisés à l’effigie de ces mêmes protagonistes dans des mouvements sociaux du monde entier.
Ces figures tirées de la culture populaire (pop culture) font partie de références partagées collectivement, qui permettent donc de rendre la cause défendue plus marquante visuellement. Avec le recours à ces figures reconnaissables, l’iconisation de la contestation est une manière pour les manifestants d’adopter les codes des images populaires sur les réseaux sociaux, en supplantant les logiques de la photographie de presse tout en reprenant ses codes en y ajoutant une dimension nouvelle, et essentielle : la viralité. Notons que depuis, le drapeau du crâne au chapeau de paille, issu du manga One Piece, a aussi été brandi comme symbole de contestation de par le monde (Philippines, Madagascar, Maroc, France...). Les personnages de la pop culture servent ainsi de signe de ralliement pour une génération connectée et en quête de justice sociale.
Le joker : un personnage asocial devenu symbole de résistance
La tendance iconographique de cette image, où tous les détails sont d’une certaine manière exacerbés (couleurs, contrastes, composition valorisant chacun des personnages), répond à un phénomène d’héroïsation des manifestants qui peut aussi conduire à une glorification de la violence contestataire, associant les valeurs positives des héros incarnées au caractère noble de la lutte défendue, tout en justifiant, par des figures plus paradoxales comme celle du Joker, le recours à la violence (violence physique, vandalisme, etc.).
Ce phénomène n’est en effet pas nouveau ni inhérent à la Turquie, comme en témoigne la très large circulation de la figure du Joker dans des contestations du monde entier peu après la sortie du film en 2019. Dans ce film, plus explicitement que dans la bande dessinée dont il est l’adaptation, le personnage du Joker est représenté comme un personnage asocial et stigmatisé par une société cruelle, chez qui le sentiment d’exclusion et d’isolement conduit à une spirale de violence qui devient vite abrasive, et allume chez ses concitoyens le feu d’une lutte contre les élites, la richesse, et les pouvoirs en place jugés autoritaires (police, État, etc.)
Mots-clés : Turquie, mouvements sociaux, IA générative, carnaval.