Peut-on vraiment dire que 25 % des travailleurs masculins les plus modestes meurent avant la retraite ?


Peut-on vraiment dire que 25 % des travailleurs masculins les plus modestes meurent avant la retraite ?

Publié le mercredi 18 janvier 2023 à 14:15

080_HL_MGRUSS_1935275.jpg

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, à Paris le 10 janvier 2023

(Maxime Gruss / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP)

Auteur(s)

Emma Donada

Laurent Berger a affirmé le Mercredi 11 janvier qu’un quart des hommes les plus pauvres qui travaillent n’atteindraient pas les 62 ans. Cet indicateur, qui ne concerne pas uniquement les actifs, a été contesté pour sa pertinence.

Le chiffre est avancé à chaque débat sur le report de l’âge légal de départ à la retraite. A 62 ans, 25 % des hommes les plus pauvres seraient déjà morts contre 6 % des plus riches. «Il y a 25 % des hommes qui sont les travailleurs les plus modestes [et] qui sont morts au moment d’arriver à la retraite. Il y a 6 % des travailleurs les plus riches», a ainsi affirmé, Laurent Berger, invité sur France Inter le 11 janvier. Le patron de la CFDT déforme légèrement un indicateur mis en avant par Libération dans une infographie de décembre 2021 sur la base des données de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) qui porte sur l’ensemble des hommes et non sur les «travailleurs».

Repris souvent à gauche par des responsables politiques, comme Anne Hidalgo et Manuel Bompard, ou sur les réseaux sociaux, la pertinence de cette statistique choc a depuis été remise en question par des économistes. Dans un billet de blog, les économistes Michaël Zemmour et Ulysse Lojkine estiment que ce chiffre de 25 % n’est «pas le meilleur pour parler de la retraite».

«Montrer l’inégalité devant la mort»

L’étude de l’Insee qui comporte ce chiffre porte sur les écarts d’espérance de vie par âge et par sexe, entre les 5 % les plus pauvres et les plus aisés. «Selon les dernières données disponibles de l’Insee, à l’âge légal de départ à la retraite (62 ans), un quart des hommes les plus pauvres sont déjà morts (75 % ont survécu), alors que le taux de survie des plus riches est de 95 %. Ce n’est qu’à 80 ans, soit dix-huit ans plus tard, que le taux de survie des plus riches atteint ce niveau de 75 %. Sachant qu’à cet âge, moins de 40 % des plus pauvres ont survécu», écrivait Libé dans l’article accompagnant l’infographie.

«A 64 ans, 71 % des hommes les plus pauvres sont encore en vie, 29 % sont déjà morts. A 64 ans, 94 % des hommes les plus riches sont encore en vie, 6 % sont déjà morts», écrivons-nous récemment«Nous voulions montrer l’inégalité devant la mort en fonction du niveau de vie : c’est un repère», explique Julien Guillot, data journaliste chez Libération.

Mais comme le remarquent Michaël Zemmour et Ulysse Lojkine dans leur billet, cet indicateur est une construction fictive, qui part du principe que les personnes auront, toute leur vie, les conditions de mortalité par sexe, âge et position dans l’échelle des niveaux de vie observées en moyenne pendant les années 2012 à 2016. Or ces données, à commencer par les conditions de mortalité, évoluent au cours de la vie. «Une part conséquente des personnes connaît dans sa vie des phases de grande pauvreté et des phases plus favorables, de telle sorte qu’on ne sait pas si 1 %, 2 % ou 5 % des personnes restent toute leur vie parmi les 5 % les plus modestes», estiment-ils.

Par ailleurs, les 5 % des hommes les plus pauvres sont ceux qui ont un niveau de vie mensuel moyen de 466 euros par mois. Cette catégorie n’est donc «pas ou très peu en emploi, et à ce titre n’a pas ou très peu de droits à la retraite», objectent Michaël Zemmour et Ulysse LojkineCe qui ôte un peu plus de pertinence encore à la présentation retenue par Laurent Berger assurant que la statistique concernait les «travailleurs».

Si l’on prend la catégorie des 25 à 30 % les plus modestes, dont le niveau de vie moyen est de 1 215 euros mensuels, environ 15 % des hommes sont décédés à 62 ans, contre 5 % chez les 5 % les plus riches.

5,1 % des 43-58 ans décèdent avant la retraite

Une autre étude de l’Insee aborde plus précisément les différences entre travailleurs modestes et plus aisés par type de profession. «On peut notamment estimer que, si les personnes avaient toute leur vie les conditions de mortalité par sexe, âge et catégorie sociale observées en moyenne pendant les années 2009 à 2013, 14 % des hommes ouvriers survivants à 35 ans décéderaient avant 62 ans, contre 6 % parmi les hommes cadres survivants à 35 ans (respectivement 6 % et 3 % pour les femmes)», indique l’Insee.

Michaël Zemmour et Ulysse Lojkine observent aussi, en s’appuyant sur les mêmes chiffres, «que dans cette population, ceux qui meurent avant 62 ans sont déjà, pour la moitié d’entre eux, morts avant 55 ans […], bien avant la retraite à toute époque». Autrement dit, si l’indicateur repris par Libération évoque les inégalités sociales face à la mort, il ne dit pas grand-chose de l’impact de l’âge de départ à la retraite sur la probabilité pour une personne modeste de pouvoir en profiter ou non.

Ulysse Lojkine, dans une étude de septembre, s’intéresse plus précisément à la mort dans les années précédant la retraite. Selon lui, ce «phénomène [est] rare mais réel». Suivant une autre méthode que celle de l’Insee, l’économiste estime que parmi les personnes âgées de 43 à 58 ans, 5,1 % décèdent avant la retraite. «Mais ce risque n’est pas également réparti […], il est largement concentré chez les plus modestes et chez les hommes», peut-on lire. Chez les hommes les plus modestes, le risque de décès se situe entre 13 et 9 % (6 % chez les femmes) contre 2 % pour les hommes des catégories supérieures (1 % chez les femmes). Par ailleurs, les hommes modestes ont beaucoup plus de risque d’avoir une retraite courte (de moins de dix ans), voire très courte (moins de cinq ans).