VRAI OU FAKE. Les marées d'algues vertes en Bretagne sont-elles avant tout provoquées par les activités domestiques ?


VRAI OU FAKE. Les marées d'algues vertes en Bretagne sont-elles avant tout provoquées par les activités domestiques ?

Publié le vendredi 21 juillet 2023 à 17:53

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Les rives du Ter à Larmor-Plage (Morbihan), envahies par les algues vertes, le 5 juin 2021.

(FRANCOIS DESTOC / MAXPPP)

Auteur(s)

franceinfo

Contrairement à certaines théories propagées sur internet, l'azote, généré par l'agriculture et l'élevage intensif, joue un rôle prédominant dans le développement de ces plantes néfastes dans la région.

Ces marées sont un fléau qui défigure les côtes bretonnes depuis plus d'un demi-siècle. Alors que le film Les Algues vertes, adapté de la bande dessinée d'Inès Léraud et de Pierre Van Hove, sort mercredi 12 juillet, les fausses informations circulent toujours sur l'origine des échouages massifs de ces plantes aux effets néfastes pour l'environnement et la santé. Certaines des allégations pointent la responsabilité du phosphore, généré par les activités humaines, rejeté dans la mer et qui favoriserait la croissance et la prolifération de ces algues.

Les stations d'épuration des eaux usées (Step) sont ainsi pointées du doigt. "Le phosphore amené par les rivières viendrait principalement des rejets domestiques (STEP), et seulement de façon infime des terres agricoles", a encore affirmé un internaute sur Twitter mi-mai. Plusieurs défenseurs du monde agricole ont relayé son propos. "Alors on nous ment depuis des années, a dénoncé dans un tweet un agriculteur du Cantal. "On pointe les agriculteurs du doigt pour rien." "C'était tellement tentant d'incriminer l'agrobusiness et ses méchants éleveurs productivistes", a renchéri sur le même réseau social un consultant breton.

Dans son tweet, l'internaute renvoie vers un avis, corédigé par plusieurs organismes de recherche, à la demande du préfet de région de Bretagne, en 2011. Il s'agit de "réponses scientifiques à différentes allégations tenues sur le phénomène des marées vertes, ses causes et le traitement des algues", y est-il précisé. Des experts, qui représentent différents organismes (l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer, Agrocampus Ouest, le Centre d'étude et de valorisation des algues et l'Institut national de la recherche agronomique) ont passé au crible 14 affirmations sur le phénomène.

Parmi ces assertions, figure le propos relayé par l'auteur du tweet, à la page 8 du document : "Le phosphore amené par les rivières et stocké dans les sédiments côtiers viendrait principalement des rejets domestiques, et seulement de façon infime des terres agricoles." Mais, loin d'être un constat scientifique, il s'agit d'une affirmation erronée que les scientifiques ont décortiquée. 

L'azote, le principal responsable

"Accuser les apports excessifs de phosphore d'être la cause des marées en ne parlant pas de ceux d'azote est contraire à la réalité biologique : l'ulve est une algue nitrophile [poussant dans un milieu riche en nitrate, une des formes de l'azote] qui a surtout besoin d'azote, et beaucoup moins de phosphore", réagit Alain Ménesguen, anciennement océanographe et biologiste à l'Ifremer, qui figure parmi les scientifiques qui ont contribué à l'avis de 2011. Le chercheur avait d'ailleurs établi dès 2003 dans un rapport le lien entre l'augmentation des concentrations d'azote dans l'eau de mer et la prolifération des algues. Il pointait "la responsabilité du nitrate", et plus précisément son taux important dans les rivières. Le chercheur observait une croissance moins importante des algues en été, période pendant laquelle les rivières alimentent moins les eaux marines.

Un taux de nitrate "naturel" se situe entre 2 et 3 mg par litre d'eau, d'après une note de synthèse compilant les connaissances scientifiques sur la prolifération d'algues vertes, remise aux ministères de l'Ecologie et de l'Agriculture en 2012. Or cette concentration dépassait les 20 mg dans les cours d'eau bretons au début des années 1980, "avec certaines rivières très supérieures à 50 mg", peut-on lire dans le document.

Après un pic atteint en 1998 (52,6 mg/l en moyenne), elle était de 32,7 mg/l en 2021, selon l'Observatoire de l'environnement en Bretagne. Cependant, 9% des stations de suivi se situaient encore au-dessus de 50 mg/l en 2021, contre 47% en 1998, alors que l'Union européenne recommandait de ne pas dépasser ce seuil pour les eaux destinées à la production alimentaire, dans une directive de 1975.

Une pollution principalement d'origine agricole

Comme expliquer une telle concentration ? "Les sources d'azote proviennent soit de la fertilisation (engrais azotés), soit de résidus organiques issus de l'élevage, du lisier de porc", explique Philippe Potin, chercheur au CNRS à la Station biologique de Roscoff (Finistère). Si la terre absorbe une partie des épandages, une autre se retrouve dans les cours d'eau bretons, qui débouchent sur la mer. Autant de nutriments qui vont contribuer à la croissance des algues, d'où leur prolifération et leurs échouages massifs sur les zones littorales.

"La part agricole représente au moins 90% des apports azotés" venant créer les marées vertes, souligne le rapport de 2012 remis aux ministères de l'Ecologie et de l'Agriculture. La réduction de ces apports "liés aux activités agricoles et d'élevage reste l'objectif le plus pertinent pour limiter la prolifération des algues vertes", concluent les auteurs du document. Le consensus scientifique est donc clair sur la responsabilité de l'agriculture intensive et de l'usage de fertilisants dans les marées vertes.  

A l'heure où l'Europe, meurtrie par la Seconde Guerre mondiale, souhaitait assurer son autosuffisance alimentaire, la Bretagne a intensifié les productions animales, dès la fin des années 1950. En 2018, celles-ci y prédominaient, représentant 65% des produits bruts et transformés. Il s'agit de la troisième région agricole française en matière de production, selon l'Insee. D'après l'Agreste, service statistique du ministère de l'Agriculture, 58% des porcs français sont bretons, ce qui fait de la région le premier producteur national de porcs. Cette part était quatre fois moins élevée en 1950, avec "13% du cheptel national", selon un article scientifique publié en 1984 dans une revue de l'Ecole nationale supérieure agronomique.

Les eaux usées, facteur de pollution à l'algue verte ?

Il en va de même pour le phosphore qui contribue, à une échelle bien moindre que l'azote, au développement des algues vertes. Dire qu'il émane en majorité des activités domestiques est ainsi erroné. Aujourd'hui en Bretagne, il "vient environ pour les deux tiers de l'agriculture, et pour un tiers de rejets urbains", détaille Patrick Durand, chercheur à l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement. La note de synthèse de 2012 adressée aux deux ministères estime que la part agricole dans cet apport en phosphore est "de 50 à 60%".

Mais les rejets urbains pourraient-ils aussi être incriminés, à cause de leur contribution en azote ? En réalité, le rôle des eaux usées dans la prolifération des algues n'est pas significatif. Les scientifiques le soulignaient déjà en 2011 dans leur réponse au préfet de région de Bretagne. "Même si les rejets domestiques méritent d'être toujours mieux maîtrisés (...) ils ne constituent pas en Bretagne la principale source d'azote responsable des marées vertes", écrivaient-ils. Les réseaux d'assainissement des eaux usées se sont du reste améliorés. "Les rejets azotés des stations d'épuration urbaines ont énormément baissé depuis l'adoption d'un dernier traitement dénitrifiant dans les principales stations bretonnes", explique Alain Ménesguen.

Selon ce dernier, il n'y a rien de nouveau dans ce genre de contre-vérités, propagées sur les réseaux sociaux au sujet des algues vertes. "C'est une habitude depuis 50 ans chez un certain nombre d'agriculteurs et de personnes travaillant dans l'agroalimentaire breton", analyse l'ancien chercheur. Toutefois, le secteur agricole breton affiche une prise de conscience face au phénomène : "Tous les agriculteurs cherchent à réduire les fuites d'azote. Il n'est d'ailleurs pas possible de faire autrement, au vu des réglementations", assurait en 2021 au quotidien Ouest France Didier Lucas, président de la Chambre agricole des Côtes-d'Armor.