Ce reportage sur l'opposition de la Russie et de la Chine à une demande d'enquête indépendante sur Moura date de 2022


Ce reportage sur l'opposition de la Russie et de la Chine à une demande d'enquête indépendante sur Moura date de 2022

Publié le mardi 20 juin 2023 à 10:24

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Auteur(s)

Marin LEFEVRE

 Un reportage circule depuis le 20 mai sur les réseaux sociaux, notamment au Mali. Selon des internautes, il est relatif au fait que "la Russie et la Chine viennent d'opposer leurs vetos à la demande française d'une enquête indépendante sur Moura au Mali", village théâtre d'un massacre présumé de civils par l'armée malienne et des paramilitaires russes en 2022. Cette vidéo a commencé à circuler quelques jours après la publication par l'Onu d'un rapport accablant pour la junte malienne sur les événements de Moura. Attention : elle date d'avril 2022 et revient simplement sur l'opposition de la Russie et de la Chine à l'adoption par le Conseil de sécurité d'une déclaration en faveur d'enquêtes indépendantes sur Moura.

"Urgent: Russie et la Chine [sic] viennent d'opposer leurs vetos à la demande française d'une enquête indépendante sur Moura au Mali", affirment plusieurs pages et profils Facebook localisés au Mali. Cette affirmation s'accompagne d'un reportage vidéo d'un peu plus d'une minute où figure le bandeau jaune du média AfricaNews.

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Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 9 juin 2023

 

"La Russie a contré la demande d'enquête indépendante de l'Onu concernant le massacre de Moura au Mali", énonce la voix-off au tout début de cette séquence, rappelant que plusieurs diplomates avaient confirmé que la Russie, soutenue par la Chine, s'était opposée à cette demande. La journaliste détaille ensuite les raisons motivant l'opposition des deux membres permanents du Conseil de sécurité. Elle rappelle également le contexte dans lequel s'inscrit cette actualité.  

Fin mars 2022, à Moura dans la région de Mopti (centre du Mali), l'un des principaux foyers des violences au Sahel, la junte malienne a annoncé avoir "neutralisé" 203 jihadistes lors d'une opération d'envergure. Mais des témoignages ont rapidement émergé,  évoquant l'exécution en masse de civils par des soldats maliens et des "combattants étrangers". Dans un rapport publié début avril 2022 (archive), l'ONG Human Rights Watch a fait état de l'exécution sommaire de quelque 300 civils par des soldats maliens associés à des combattants étrangers entre le 27 et le 31 mars à Moura.

Depuis, malgré des difficultés d'accès, le Haut-Commissariat aux droits de l’Homme des Nations unies a publié (archive) le 12 mai 2023 un rapport (archive) accablant accusant l'armée malienne et des combattants "étrangers" d'avoir exécuté au moins 500 personnes en mars 2022, lors d’une opération antijihadiste à Moura. Les publications virales sont commencé à circuler un peu plus d'une semaine après la publication de ce document. 

Attention cependant : la vidéo virale a été sortie de son contexte et date d'avril 2022, date à laquelle la Russie soutenue par la Chine a bloqué un projet de déclaration du Conseil de sécurité de l'ONU demandant à ce que des "enquêtes indépendantes" soient menées au sujet de ce massacre présumé. Mais ce texte n'était pas proposé sous la forme d'une résolution et n'a pas fait l'objet d'un vote, et donc non plus d'un veto, pouvoir détenu par chaque membre permanent du Conseil de sécurité. 

Au-delà des réseaux sociaux, le quotidien malien Le Démocrate a également relayé cette information, titrant en Une de son édition du 24 mai : "Demande d'enquête indépendante sur Moura aux Nations unies : La Russie et la Chine bloquent les desseins machiavéliques de la France".

Vidéo d'avril 2022

Une recherche des mots "africa news" et "russie enquête onu" permet de retrouver la vidéo originale publiée (archive) sur le site du média AfricaNews le 11 avril 2022. Elle revient sur le fait que la Russie avait à cette époque "contré la demande d'enquêtes indépendantes de l'ONU concernant le massacre présumé de Moura au Mali" et reprend en partie une dépêche de l'AFP consacrée à ce sujet. 

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Capture d'écran du site d'AfricaNews, réalisée le 9 juin 2023

 

Or cette "demande d'enquêtes" n'avait pas pris la forme d'un projet de résolution soumis au Conseil de sécurité, mais figurait plus sobrement dans une proposition de déclaration à la presse rédigée par la France, soumise à l'approbation de cette instance. 

Les déclarations à la presse sont adressées aux médias par le président du Conseil de sécurité au nom des 15 membres, comme le rappelle le site de l'Onu où elles peuvent être consultées (archive). Elles ne sont pas soumises à un vote mais nécessitent l'approbation de tous les membres du Conseil pour être adoptées. 

Le projet de déclaration à la presse proposé par la France, obtenu par l'AFP et mentionné dans la vidéo virale, soulignait la "profonde préoccupation" de ses membres "face aux allégations de violations et atteintes aux droits humains au Mali, en particulier celles qui auraient été perpétrées contre des civils à Moura, dans la région de Mopti, du 27 au 31 mars 2022".

Il appelait "toutes les parties au Mali à mettre immédiatement fin à ces violations et abus et à se conformer à leurs obligations en vertu du droit international applicable" et réclamait "des enquêtes approfondies et indépendantes pour établir les faits, trouver les responsables de ces violations et exactions et les traduire en justice", sans davantage de précisions quant à la nature de ces investigations. 

Moscou et Pékin "ne voyaient pas la nécessité" de ce texte, jugé "prématuré" alors qu'une enquête avait été ouverte par les autorités maliennes au sujet des événements de Moura, avait indiqué à l'époque à l'AFP plusieurs diplomates sous couvert de l'anonymat (archive).  La déclaration française n'avait donc pas été adoptée.

Confusions

L'apparition de cette vidéo vieille d'un an quelques jours après que le Haut-Commissariat a publié son rapport sur Moura a pu générer plusieurs confusions chez les internautes. 

Certains affirmaient par exemple, en se fondant sur la vidéo d'AfricaNews, qu'"il n'y aura pas d'enquête de l'Onu sur Moura car c'est désormais rejetée [sic]" et que "le rapport [du Haut-Commissariat des droits de l'Homme] passe à la poubelle", confondant l'opposition de la Russie et de la Chine au projet de déclaration en 2022 avec un hypothétique veto empêchant la publication d'enquêtes sur le massacre présumé.

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Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 9 juin 2023

 

Or cette opposition de Moscou et de Pékin en 2022 se rapportait uniquement à l'adoption de la déclaration à la presse, et pas à la publication du rapport du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme des Nations unies, un an plus tard.

Deuxième élément pouvant prêter à confusion : l'expression "opposer leurs vetos". Le veto des membres permanents du Conseil de sécurité de l'Onu ne s'applique pas, en effet, à l'adoption des déclarations à la presse.

Ce sont les résolutions qui sont soumises au droit de veto tel que défini par l'article 27 de la charte des Nations unies (archive). Celle-ci dispose que "les décisions du Conseil de sécurité sur toutes autres questions [que les questions de procédure, ndlr] sont prises par un vote affirmatif de neuf de ses membres dans lequel sont comprises les voix de tous les membres permanents".

La Chine, la France, la Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis - les cinq membres permanents du Conseil - peuvent donc opposer leur veto à une résolution, bloquant ainsi son adoption. Tous les vetos exprimés depuis 1946 sont répertoriés par le site de la bibliothèque de l'Onu (archive). Aucun veto de la Russie ou de la Chine n'y est listé au sujet de la situation au Mali.

A date de publication de cet article, le dernier veto exprimé est celui que Moscou a opposé en septembre 2022 à un projet de résolution portant sur le maintien de la paix et de la sécurité de l'Ukraine (archive). 

La séquence virale a donc été sortie de son contexte de manière à faire croire que la Russie et la Chine venaient "d'opposer leurs vetos" à la possibilité de toute enquête indépendante au sujet des événements de Moura.Et qu'ainsi ces "vetos" invalidaient ou décrédibilisaient le rapport onusien tout juste publié accusant les forces maliennes et des combattants "étrangers" d'avoir massacré plusieurs centaines de civils dans ce village du centre du Mali. 

Rapport accablant

Tels que documentés dans ce rapport (archive), les évènements survenus à Moura, objets de versions contradictoires depuis mars 2022, sont les pires du genre dans un pays pourtant familier des atrocités commises par des jihadistes et d’autres groupes armés depuis 2012. Il constitue le document le plus accusateur produit contre les forces maliennes mises en cause à de multiples reprises par le passé.

Le Haut-Commissariat "a des motifs raisonnables de croire" qu’au moins 500 personnes, dont une vingtaine de femmes et sept enfants, auraient été "exécutées par les Forces armées maliennes et les personnels militaires étrangers" entre le 27 et le 31 mars 2022 dans cette localité de quelques milliers d'habitants, dit le texte. Il est basé sur une enquête de la division des droits de l'Homme de la mission de Casques bleus déployée au Mali depuis 2013 (Minusma), 157 entretiens individuels et 11 entretiens de groupes.

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Des policiers nigérians de la Minusma patrouillent à Tombouctou, le 8 décembre 2021

AFP

 

Le Haut-Commissariat a aussi "des motifs raisonnables de croire que 58 femmes et jeunes filles ont été victimes de viol et autres formes de violences sexuelles". Il fait état d'actes de torture sur des personnes arrêtées. Ces agissements pourraient constituer des crimes de guerre et, "selon les circonstances", des crimes contre l'humanité, a dit dans un communiqué Volker Türk, Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l’Homme.

Le rapport n'identifie pas les "étrangers". Mais il rappelle les déclarations officielles maliennes sur le concours "d'instructeurs" russes au combat contre les jihadistes et les propos attribués au chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov sur la présence au Mali de la société privée de sécurité russe Wagner. L'ONU cite des témoignages décrivant ces étrangers comme des hommes blancs en treillis parlant une langue "inconnue" et qui "supervisaient" les opérations.

Interrogé par les journalistes sur le fait que ces étrangers soient ou non russes, le Haut-Commissariat a dit ne pouvoir se prononcer sur leur origine.

Depuis 2022, les évènements de Moura donnent lieu à des versions opposées des défenseurs des droits humains et de la junte au pouvoir depuis 2020 : massacre massif selon des ONG, opération de neutralisation réussie de 203 "terroristes" selon les militaires. La surveillance des droits fait partie du mandat de la Minusma et son rapport contredit le narratif officiel. Le Haut-Commissariat souligne que la junte a constamment refusé à la Minusma l'accès à Moura en dehors d'un vol initial.

Le 13 mai, la junte malienne a réagi et dénoncé un "rapport biaisé, reposant sur un récit fictif". Selon le porte-parole du gouvernement, le colonel Abdoulaye Maïga, la justice malienne a ouvert une enquête à la suite des événements de Moura. "Aucun ressortissant civil de Moura n’a perdu la vie pendant l’opération militaire", a-t-il affirmé dans un communiqué lu à la télévision d'Etat. "Parmi les morts, il n’y avait que des combattants terroristes", a-t-il ajouté.

Le rapport paraît à un moment très délicat des relations - en constante détérioration - entre la junte et la Minusma. "Le gouvernement de transition avait mis en garde contre l’instrumentalisation de la Minusma et des Droits de l’Homme dans le dessein de briser la dynamique de la montée en puissance des forces de défense et de sécurité du Mali et de s’opposer aux choix stratégiques du Mali", a également affirmé le gouvernement dans son communiqué.

Le Mali a réclamé le 16 juin devant le Conseil de sécurité de l'ONU le "retrait sans délai" de la Minusma, notamment accusée d'"alimenter les tensions communautaires". Ce qui pose des questions sérieuses sur l'avenir de la mission et de ses plus de 12.000 militaires et policiers.

La renouveler ou non "est une décision qui doit être prise par le Conseil" de sécurité, a noté le chef de la Minusma, El Ghassim Wane. Mais "le maintien de la paix est basé sur le principe du consentement du pays hôte, et sans ce consentement, les opérations sont presque impossibles" a-t-il déclaré à la presse.