L'origine humaine du réchauffement climatique fait l'objet d'un consensus scientifique


L'origine humaine du réchauffement climatique fait l'objet d'un consensus scientifique

Publié le lundi 4 septembre 2023 à 10:07

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AFP France

Le changement climatique et son origine humaine font l'objet d'un consensus scientifique. Pourtant, un économiste a assuré, le 8 août 2023 sur le plateau de CNews, que "le réchauffement anthropique n'existe pas", qu'il n'y a "pas de consensus scientifique" sur le sujet. Cela est faux : l'origine humaine du réchauffement via les émissions de gaz à effet de serre est scientifiquement établie. La modélisation climatique, qui permet de comprendre le fonctionnement du climat et de prévoir son évolution, est fondée sur de nombreuses et complexes équations physiques, ont rappelé des experts du climats interrogés par l'AFP.

Invité dans l'émission d'actualité "Punchline" le 8 août 2023, sur le plateau de CNews, l'économiste Philippe Herlin a avancé plusieurs arguments visant à nier l'existence d'un lien entre émissions humaines de CO2 et réchauffement climatique. 

Cette prise de parole (lien archivé ici), relayée sous la forme d'une vidéo de 2'12 minutes, a été partagée près de 5.000 fois sur X (ex-Twitter) depuis le 27 août et reprise par des dizaines de compte sur Facebook (liens archivés ici, ici et ici). Elle est accompagnée de la légende suivante : "Une intervention qui donne un coup de pied au cul au GIEC [Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, NDLR] et qui met le malaise sur le plateau de Cnews et son présentateur asservi !"

"Le réchauffement climatique anthropique [généré par les activités humaines, NDLR] est un mensonge, une escroquerie, et à un moment il va falloir poser les choses scientifiquement. C’est pas une loi de la science", avance notamment par exemple dans la vidéo l'économiste, soutient du candidat Eric Zemmour lors de la campagne présidentielle de 2022 et partisan d'une "liste anti transition énergétique aux élections européennes" de 2024. 

Au cours de cette intervention, Philippe Herlin a également remis en cause la pertinence des modèles climatiques, avançant qu'ils reposent sur de simples hypothèses statistiques et qu'ils ne "marchent pas". C'est faux : des spécialistes du climat interrogés par l'AFP ont expliqué que la modélisation climatique, qui permet de comprendre le fonctionnement du climat et de prévoir son évolution sur plusieurs décennies, est fondée sur des équations physiques robustes

De plus, le changement climatique et son origine humaine font l'objet d'un consensus scientifique, et les huit dernières années ont été les plus chaudes enregistrées depuis l'époque préindustrielle.

La modélisation climatique : des équations physiques robustes

Au cours de son intervention, Philippe Herlin prétend que le réchauffement climatique engendré par les activités humaines "n'est pas une loi de la science." Pour étayer ces propos, il déclare : "E = MC2 c’est une équation, elle est vérifiée […]. Il n'y a pas d’équation équivalente avec d’un côté les émissions humaines de CO2 et de l’autre côté du signal l'augmentation de température."

Cette assertion est fausse: "les modèles de climat qu’on utilise pour faire les projections climatiques et pour quantifier la contribution des activités humaines au réchauffement climatique actuel sont des modèles basés sur des équations physiques extrêmement bien établies", a expliqué à l'AFP la chercheuse CNRS au Laboratoire de Météorologie Dynamique Camille Risi (lien archivé ici), le 30 août. 

"Elles sont au moins aussi bien établies que E = MC2. Ce sont même des équations qui sont beaucoup plus fondamentales. Par exemple, le principe fondamental de la dynamique, c’est-à-dire que l'accélération d'un objet est liée aux forces qui s’appliquent sur cet objet. La gravité, l'équilibre hydrostatique, la loi des gaz parfaits...", poursuit la spécialiste.

"Les modèles de climat ne sont pas statistiques : ce sont des modèles physiques", ajoute-t-elle. "Un modèle de climat utilisé pour faire des projections climatiques est un ensemble d’équations. Peut-être pas une équation, mais des centaines d’équations résolues par un ordinateur, car un être humain ne pourrait pas en résoudre autant en même temps. Pour faire une projection climatique du climat d’ici à 2100, par exemple, on simule la météo toutes les minutes jusqu’en 2100. Le modèle résout les équations pour chaque minute sur tous les points de la Terre jusqu’en 2100."

Ainsi, ces équations physiques permettent aux scientifiques d'établir un lien indéniable entre émissions de CO2 et hausse globale de la température, par calcul mathématique. 

"On sait lier les émissions cumulées de CO2 depuis l’ère industrielle (1850) à l’augmentation de température que l’on observe dans le système climatique", confirme à son tour Roland Séférian (lien archivé ici), climatologue et chercheur à Météo France contacté par l'AFP le 30 août. "On sait que pour le réchauffement attribué au CO2 seul, on a une relation mathématique qui nous dit que pour chaque millier de tonnes de CO2 émises dans l'atmosphère, le réchauffement additionnel induit est de 0,45 ou 0,5 degré en moyenne", précise le chercheur. 

"C’est une relation inviolable du système climatique au même titre que 'l'eau mouille' ou que 'la gravité gouverne la trajectoire des masses sur la planète' : on a des lignes d’évidence que ce soit sur les observations, sur les simulations de modèles ou même la théorie mathématique. A partir de cette évidence, on sait que pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 degré d’ici à 2100, on doit limiter les émissions à 500 milliards de tonnes de CO2.", ajoute-t-il.

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Graphique représentant les émissions de CO2 jusqu'en 2030 selon les objectifs annoncés des pays, selon les politiques actuelles, et les émissions nécessaires pour limiter le réchauffement climatique à 2°C et 1,5°C en 2100, selon l'Emission gap report / VALENTIN RAKOVSKY, ANIBAL MAIZ CACERES / AFP

 

Ces modèles climatiques sont ainsi des repères solides pour établir des trajectoires, des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES), responsables du réchauffement accéléré de la planète. 

Les modèles ne sont pas basés "sur les données du passé"

Dans la vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, l'intervenant prétend également que les modèles climatiques utilisent "les données du passé. On formule un certain nombre d’hypothèses et on essaye de prévoir l’avenir. Ça, en tant qu’économiste [...] ça ne marche pas", soutient-il.

"Les modèles qu'on utilise ne sont pas du tout basés sur les données du passé", infirme la chercheuse Camille Risi. "Ces dernières servent à tester le réalisme des modèles. On a des équations physiques bien établies qu’on met dans les modèles et ensuite, les données du passé qui n’ont jamais été utilisées pour construire ces modèles, sont utilisées pour tester a posteriori que le modèle est réaliste."

"Et d’ailleurs : il l’est", assure la spécialiste. "Si on prend l’évolution de température observée depuis 150 ans, les modèles physiques sont capables de la reproduire. Ils sont aussi capables de reproduire la température du dernier maximum glaciaire, par exemple."

Le climatologue Roland Séférian abonde : "Les données du passé nous aident à contraindre les projections futures : on fait des reconstructions des climats du passé pour comprendre le réchauffement et cela nous permet d’attribuer le réchauffement observé actuellement à quasiment 100% aux activités humaines."

Un consensus scientifique sur l'origine humaine du réchauffement climatique

"Il n'y a pas de réchauffement climatique, il y a de nombreux scientifiques qui le disent", prétend par ailleurs l'économiste. 

Mais, aujourd'hui, "il n'y a plus de débat", ont déjà affirmé de nombreux experts contactés par l'AFP. "Il y a un consensus scientifique à 100% sur le fait que l'Homme influence le climat", commentait notamment Xavier Fettweis (lien archivé ici), climatologue à l'Université de Liège (ULiège), dans un précédent article de vérification.

La très grande majorité des articles "publiés dans des revues sérieuses montrent l'accord des auteurs avec la théorie de l'origine humaine de la hausse des températures", abondait Jean-Pascal van Ypersele (lien archivé ici) dans le même article.

Naomi Oreskes (lien archivé ici), professeure d'histoire des sciences à Harvard, a été la première à quantifier le consensus scientifique sur l'origine humaine du réchauffement climatique. En 2004, elle avait réalisé une étude sur les 928 articles scientifiques, évalués par des pairs, sur le changement climatique, publiés entre 1993 et 2003.

"Fait remarquable, aucun des articles n'exprime un désaccord" avec la position consensuelle selon laquelle le réchauffement climatique des cinquante dernières années est principalement d'origine anthropique, écrivait-elle.

Depuis, de nombreuses autres études ont également corroboré ces conclusions.

En 2016, John Cook (lien archivé ici), chercheur à l'université Monash en Australie, a réalisé une méta-analyse (lien archivé ici) sur le pourcentage de scientifiques reconnaissant l'origine humaine du réchauffement climatique. Il arrive au résultat d'un "consensus sur le consensus"les conclusions oscillant entre 90 et 100%, selon la question exacte, le moment, et la méthode d'échantillonnage.

Des résultats "cohérents", écrivent les auteurs, avec une  précédente étude publiée en 2013, évaluant le consensus à 97% sur la base de 11.944 articles publiés sur le réchauffement climatique entre 1991 et 2011.

Ainsi, seulement 3% des scientifiques ayant publié une étude sur le réchauffement climatique ne sont pas d'accord avec son origine humaine.

"Nous concluons, avec une confiance statistique élevée, que le consensus scientifique sur l'origine humaine du changement climatique contemporain, exprimé en proportion totale de publications, dépasse les 99% dans la littérature scientifique évaluée par les pairs", écrivent les auteurs.

Le climat a toujours varié ? Oui, mais jamais aussi vite et fort

Autre argument avancé par Philippe Herlin : "Le climat a toujours évolué il va continuer de le faire, mais nous expliquer que c'est à cause de l’homme, c'est de l’ordre du complot."

"Le climat a en effet toujours évolué. En revanche, ce n’était pas avec la même amplitude et la même vitesse", nuance Camille Risi.

"Par exemple, il est fait référence au petit âge glaciaire [dans l'intervention, NDLR] lorsque Louis XIV est mentionné. Cette période s’est déroulée en sortie du Moyen-Âge et a enregistré une variation climatique de l’ordre de quelques dixièmes de degrés, liée à l’ensoleillement. Depuis 150 ans le réchauffement climatique c’est +1,2 degré en moyenne globale sur les régions continentales. En France, on est à +1,7 degré et les projections climatiques sont de l’ordre de +3 à +4 degrés pour 2100 si on ne change pas nos habitudes. On est donc de l’ordre de plusieurs degrés sur quelques siècles comparé à des dixièmes de degrés pour le petit âge glaciaire."

"Par le passé, on a des explications qui nous permettent de savoir pourquoi le climat a varié. Ces causes n’ont pas lieu actuellement. La cause actuelle est très claire : ce sont les activités humaines. On le sait, car nos modèles de climat sont capables de simuler le réchauffement en cours. En faisant des expériences, on peut voir ce qu’il se passe si on n’avait pas émis de GES, sur les 150 dernières années. Ce qu’on observe c’est qu’on n'obtient pas de réchauffement : preuve que le réchauffement actuel est lié aux émissions humaines de GES", conclut la chercheuse. 

Les huit dernières années ont été les plus chaudes jamais enregistrées

Les données montrent par ailleurs clairement une tendance au réchauffement de la Terre. "Les huit années les plus chaudes ont toutes été enregistrées depuis 2015, les trois premières étant 2016, 2019 et 2020", précisait déjà l'Organisation météorologique mondiale (OMMauprès de l'AFP en mars.

Le même constat avait été publié par l'organisation dans un rapport (archivé ici) disponible sur son site, et ces tendances, fondées sur des données de plusieurs centres de recherches internationaux, sont aussi observables sur le site de la NASA qui permet de visualiser l'évolution des températures mondiales par année.

"D'autres indicateurs du changement climatique - les concentrations de gaz à effet de serre, l'élévation du niveau de la mer, la chaleur des océans et l'acidification des océans - ont tous atteint des niveaux record au cours des neuf premiers mois de l'année 2022. Les glaciers reculent et les phénomènes météorologiques extrêmes se multiplient", précisait en outre l'OMM.

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Évolution de la température annuelle moyenne par rapport aux niveaux préindustriels (1850-1900) de 1850 à 2022, selon le rapport annuel sur l'état du climat mondial de l'Organisation météorologique mondiale (OMM) / SOPHIE RAMIS, JONATHAN WALTER, SYLVIE HUSSON / AFP

 

Après plusieurs semaines de surchauffe dans les mers et sur trois continents, l'OMM et l'observatoire européen Copernicus estimaient au 27 juillet avoir suffisamment de données pour annoncer que juillet 2023 sera "très certainement le mois le plus chaud jamais mesuré", dépassant le précédent record de juillet 2019 (lien archivé ici).

L'événement est probablement "sans précédent" sur des milliers d'année et n'est qu'un "avant-goût" de l'avenir climatique de la planète, estiment les deux institutions de référence.

L'AFP vérifie régulièrement des publications diffusées sur les réseaux sociaux remettant en cause le changement climatique ou son origine humaine. En mai, des publications avaient déjà prétendu à tort que les pluies en France remettraient en cause le réchauffement climatique.