Non, des députés tchadiens n'ont pas récemment demandé le départ des troupes françaises du pays... Cet évènement remonte à 1964


Non, des députés tchadiens n'ont pas récemment demandé le départ des troupes françaises du pays... Cet évènement remonte à 1964

Publié le mardi 22 août 2023 à 08:17

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Auteur(s)

Anne ROLANDIN

Selon une publication partagées plusieurs centaines de fois sur les réseaux sociaux depuis le 13 août, des députés tchadiens auraient récemment réclamé le départ des troupes françaises présentes dans le pays, qui demeure l'un des derniers alliés de Paris au Sahel. Mais cette assertion est trompeuse. Si une résolution a bel et bien été adoptée par le Parlement tchadien à ce sujet, elle remonte à 1964. Les messages viraux actuels, qui citent un député nommé Paul Djibrine comme en étant l'instigateur, reprennent en fait un article de l'époque écrit à partir de dépêches d'agences qui a été archivé sur le site du journal Le Monde.

Une publication, devenue virale sur Facebook mais aussi sur (ex-Twitter), prétend que des députés tchadiens auraient récemment voté une motion demandant le retrait des troupes françaises présentes dans le pays. L'auteur de la publication précise que "le député tchadien Paul Djibrine élu à Mayo Kebbi et maire de Bongor à déposé une motion signée par 23 députés demandant le retrait des forces françaises du territoire (sic)". Le texte est accompagné d'une capture d'écran, qui semble issue d'un journal télévisé et montre un hémicycle bondé. 

Des publications reprenant le même discours ont également été partagées sur les réseaux sociaux, accompagnées d'autres photos (1,2).

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Capture d'écran sur Facebook le 17 août 2023.

 

Le Tchad, avec la base française de N'Djamena, est une plaque tournante des opérations extérieures de la France en Afrique. 

Après le départ de l'opération Barkhane du Mali fin 2022, selon l'état-major français, environ 3.000 soldats restaient engagés au Sahel, parmi lesquels un millier au Tchad (archivé ici), et environ 1.500 militaires au Niger, où se pose désormais la question de leur avenir, depuis le coup d'Etat qui a renversé le président Mohamed Bazoum le 26 juillet. 

Une résolution de 1964

En effectuant une rapide recherche en ligne avec les mots "Tchad assemblée retrait troupes françaises", la première occurrence nous renvoie vers un article publié par le journal Le Monde, faisant mention de cet évènement (archive). 

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Capture d'écran sur le site Le Monde le 17 août 2023.

 

L'article n'est cependant pas récent. Classé dans les archives du quotidien, il a été publié le 30 avril 1964, comme indiqué sous la signature de l'auteur. Il rapporte des faits survenus la veille, le 29 avril à Fort-Lamy, ancien nom donné par les colons français à N'Djaména, actuelle capitale du Tchad.

Cet article a été rédigé à l'aide de dépêches issues d'agences de presse internationales comme en attestent les mentions AFP, Reuters et United Press International (UPI) en ouverture du texte. 

Nous avons ainsi pu retrouver la trace de la dépêche numérisée dans les archives de l'Agence France-Presse. 

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Dépêche AFP numérisée du 29 avril 1964 (1/3)

 

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Dépêche AFP numérisée du 29 avril 1964 (2/3)

 

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Dépêche AFP numérisée du 29 avril 1964 (3/3)

 

On y retrouve les différents éléments cités dans les publications que nous vérifions: le lieu, la mention des "23 députés" ayant signé cette "proposition de loi", ainsi que le nom du député qui en a été l'instigateur : Paul Djibrine. 

Comme les messages viraux, cette dépêche le présente comme "élu à Mayo Kebbi et maire de Bongor (sud du Tchad)",  mais précise qu'il a également été "ministre" et "président de la commission des affaires étrangères de l'Assemblée".

Une rapide recherche en ligne permet de retrouver un article (archive) faisant mention de Paul Djibrine dans le gouvernement tchadien constitué le 24 août 1960. A cette époque,  il occupait le poste de ministre de la Fonction publique. 

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Capture d'écran sur le site du Monde diplomatique le 18 août 2023.

 

En outre, l'ouvrage "Histoire politique du Tchad de 1945 à 1958: administration, partis, élections" de l'auteur Bernard Lanne (archivé ici), publié en 1998 aux éditions Karthala, fait également mention de Paul Djibrine. A la page 270 (disponible ici et archivée ), on retrouve les résultats des élections législatives de 1956 à Mayo-Kebbi. Parmi les 9 élus de cette région est ainsi mentionné un certain "Paul Djibrine, ancien moniteur d'agriculture". 

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Capture d'écran réalisée le 10/08/3023

 

Par ailleurs, le vice-président de l'Assemblée nationale tchadienne Saleh Macky, contacté par l'AFP le 17 août, a confirmé que "le député en question ne figure pas sur la liste des parlementaire actuels"

En outre, l'image qui accompagne la publication suspecte n'a rien à voir avec cet évènement. Beaucoup plus contemporaine,  elle provient en réalité de la chaîne d'information tchadienne "Télé Tchad", comme l'indique le logo présent au coin supérieur gauche de l'image. 

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Capture d'écran sur Facebook le 17 août 2023.

 

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Capture d'écran sur Wikipédia le 17 août 2023.

 

Une recherche d'image inversée renvoie à un article (archivé ici) accompagné d'une vidéo, publié le 5 octobre 2021. Tous deux font référence à l'accueil des 93 nouveaux membres du Parlement de transition, désignés en septembre de la même année par le chef de la junte au pouvoir au Tchad, Mahamat Idriss Déby Itno, fils du président défunt Idriss Déby Itno. 

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Capture d'écran sur le site Africanews le 18 août 2023.

 

"Pas à l'ordre du jour"

Sollicité par l'AFP le 17 août, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement tchadien Aziz Mahamat Saleh a pour sa part affirmé "que le Parlement est en congé depuis quelques semaines et donc il n'y a pas eu de débats récents". 

"Il n'y a jamais eu une discussion sur la présence des troupes françaises au Tchad, et ce n’est même pas à l’ordre du jour de la prochaine session", a abondé le vice-président de l'Assemblée nationale. 

Le Conseil National de Transition n’a jamais demandé officiellement la révision des accords de défense avec la France. Le CNT est en vacances parlementaire, le gouvernement légifère par ordonnance. Par conséquent, le CNT ne peut se prononcer à moins qu’il y ait une session extraordinaire pour évoquer la question.

Depuis quelques temps, l’on observe un regain de sentiment panafricaniste dans une bonne partie de la jeunesse africaine (...) Certaines positions ou propos versent dans le populisme et desservent la cause noble de l’égalité des rapports entre le Nord et Sud plus précisément entre le Tchad et l’ancienne puissance coloniale française", a déclaré à l'AFP Gassim Chérif, conseiller national de transition. 

La France a toutefois par le passé fait l'objet de nombreuses critiques au Tchad, notamment après la mort, en avril 2021, d'Idriss Déby père, qui avait dirigé le pays d'une main de fer 30 années durant. Il lui a notamment été reproché de soutenir une transition non constitutionnelle, lorsque le fils du défunt maréchal, Mahamat Idriss Déby Itno, à la tête d'un groupe militaire, a pris les rênes du pays - alors qu'en parallèle la France condamnait un putsch au Mali voisin. Le président français Emmanuel Macron et ses homologues des pays du Sahel avaient ainsi promis leur soutien aux militaires tchadiens dans le but de préserver la "stabilité" de leur allié dans la lutte anti-jihadiste.

Par la suite, malgré les engagements pris devant la communauté internationale d'organiser rapidement des élections "libres et démocratiques", la transition au Tchad a été prolongée jusqu'en 2024, avec le maintien à la tête de l'Etat de M. Déby Itno, qui sera alors autorisé à briguer la présidence.

Le fait que Paris ait condamné la répression des manifestations de l'opposition qui ont fait une cinquantaine de morts et des centaines de blessés fin 2022 contre le maintien du fils Deby au pouvoir, n'a pas suffi à calmer les critiques. De nombreuses rumeurs avaient alors couru sur son rôle supposé dans ces violences, la poussant à démentir toute implication dans les affaires intérieures du Tchad.