Non, la République démocratique du Congo n'est pas le "pays le plus corrompu au monde"


Non, la République démocratique du Congo n'est pas le "pays le plus corrompu au monde"

Publié le mercredi 7 juin 2023 à 11:01

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Auteur(s)

Marin LEFEVRE

 Un tweet très viral publié le 31 mai affirme que la République démocratique du Congo (RDC) arriverait en tête du classement des pays "les plus corrompus au monde". Partagée sur Facebook en Afrique subsaharienne par plusieurs pages s'opposant au président Félix Tshisekedi, cette rumeur n'est pas fondée : selon l'ONG Transparency International, qui établit chaque année un indice de perception de la corruption largement utilisé dans le monde, la RDC se classait 166e sur 180 pays recensés en 2022. La 180e place était occupée par la Somalie, pays perçu comme étant le plus corrompu cette année-là. Le reste du classement viral ne correspond pas non plus aux données de Transparency International.

"Grâce à l'UDPS [Union pour la démocratie et le progrès social, parti du président Félix Tshisekedi, ndlr]", la RDC est classée premier pays le plus corrompu au monde", affirme une page Facebook localisée en République démocratique du Congo en partageant une capture d'écran d'un classement censé lister les "pays les plus corrompus au monde".

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Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 5 juin 2023

 

Ce palmarès émane d'un compte Twitter anglophone nommé @TheGlobal_Index. Publié le 31 mai, il prétend classer les pays en fonction de leur niveau de corruption, sans davantage de précisions quant à la source de ces informations ou à la méthode de calcul. 

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Capture d'écran d'un tweet, réalisée le 5 juin 2023

 

Ces publications circulent un peu plus de six mois avant les élections prévues le 20 décembre (présidentielle, législatives, provinciales et communales) en RDC (archive). La tension commence à monter par ailleurs dans le pays, en particulier depuis la répression violente d'une manifestation de l'opposition le 20 mai à Kinshasa.

Plus d'une dizaine de personnalités ont annoncé à ce jour leur intention de se présenter à la présidentielle, face au président sortant Félix Tshisekedi, au pouvoir depuis janvier 2019 et candidat à sa réélection. 

Attention cependant : le classement qui circule ne correspond pas à celui établi par l'ONG Transparency International, utilisé comme référence à travers le monde. L'organisation classe les différents pays pour lesquelles des données sont disponibles en fonction d'un indice de perception de la corruption (IPC), calculé chaque année depuis 1995

L'IPC reflète la perception du niveau de corruption des administrations publiques et de la classe politique d'un pays ou d'un territoire, obtenue grâce à des enquêtes menées auprès d'experts et de chefs d'entreprise. En 2022, cet indice se fondait sur 13 rapports ou bases de données, provenant par exemple de la Banque africaine de développement (archive) ou de l'institut de recherche indépendant sur les démocraties, V-Dem (archive). 

"Les sondages utilisés pour établir l’IPC posent des questions en rapport avec l’abus d’un pouvoir officiel dans un intérêt personnel (par exemple, la corruption d’agents publics, les pots-de-vin dans le cadre de marchés publics, le détournement des fonds publics) ou des questions qui sondent la fermeté des politiques de lutte contre la corruption, incluant de ce fait la corruption administrative et la corruption politique", précise le site de Transparency International (archive).  

La RDC en 166e position

Contrairement à ce qu'affirment les différentes publications, en 2022, la République démocratique du Congo ne se classe pas dernière dans ce palmarès mais à la 166e place (archive) sur 180 - le 1er pays étant celui perçu comme le moins corrompu et le 180e étant perçu comme le plus corrompu. 

En 2022, le Danemark se trouvait en première place (archive), tandis que la Somalie occupait la dernière (archive). 

Depuis 2012, la République démocratique du Congo a oscillé entre un score de 18/100 (en 2019 et 2020) et un score de 22/100 (entre 2013 et 2015). Ces dernières années, le score congolais s'est apprécié de deux points: de 18/100 en 2020, il est repassé à 20/100 en 2022.

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Capture d'écran du site de Transparency International, réalisée le 5 juin 2023

 

Selon l'ONG, il est d'ailleurs plus pertinent de s'intéresser à ce score qu'au rang, à l'inverse donc de ce qu'encouragent les publications que nous vérifions. 

"Le score d'un pays est le niveau perçu de corruption du secteur public sur une échelle de 0 à 100, où 0 signifie très corrompu et 100 très propre. Le rang d'un pays est sa position par rapport aux autres pays de l'indice. Les rangs peuvent changer simplement si le nombre de pays inclus dans l'indice change. Le rang n'est donc pas aussi important que le score pour indiquer le niveau de corruption du pays", note-t-elle dans sa foire aux questions en anglais (archive).

Ainsi, si le rang de la RDC s'est amélioré de 3 places par rapport à 2021, son score ne s'est apprécié que d'un point. Dans son analyse pour les résultats de 2022 (archive), Transparency International note que "le contexte politique [y] est instable, la corruption profondément ancrée, [une situation qui] donne le champ libre aux groupes armés illégaux pour mener leurs activités, qu’il s’agisse du trafic de minéraux ou d’espèces sauvages, ce qui menace la sécurité des populations et favorise le pillage des ressources. Les groupes armés déstabilisent les pays et toute la région, comme c’est le cas du Mouvement du 23 mars et du dénommé État islamique qui a noué des liens avec la milice mozambicaine Al-Shabab".

Plus largement au sujet de l'Afrique subsaharienne, elle estime que "dans l’ensemble de la région, les forces de défense nationales, piètrement dirigées, ont du mal à relever de tels défis sécuritaires et leur vulnérabilité face à la corruption compromet d’autant la réponse attendue des États". 

Transparency International conduit également d'autres recherches et publie d'autres indicateurs, comme le Baromètre mondial de la corruption (archive) qui consiste en un sondage réalisé auprès cette fois du grand public pour "évaluer ses perceptions et expériences de la corruption".

En 2019, 85% des citoyens congolais estimaient ainsi que le niveau de corruption augmentait dans leur pays, tandis que 80% de ceux interrogés ont dû payer un pot-de-vin ou fournir un avantage en nature lors de leurs contacts avec les administrations publiques l'année précédant l'enquête.

Dernier point : présenter la liste des pays classés en fonction de leur IPC comme étant les pays les plus (ou les moins) corrompus est un raccourci, comme le précise Transparency International dans sa méthodologie téléchargeable sur cette page (archive).

"L'IPC [...] ne constitue pas un verdict sur les niveaux de corruption de nations ou de sociétés entières, sur leurs politiques ou sur les activités de leur secteur privé. Les citoyens des pays/territoires qui se situent en fin de classement manifestent souvent la même inquiétude et la même condamnation de la corruption que les citoyens des pays qui obtiennent de bons résultats."

Compte anonyme

Le reste du classement partagé par @TheGlobal_Index et repris sur Facebook par plusieurs pages de l'opposition ne correspond pas non plus au classement de l'ONG en 2022 : si le Danemark est bien le pays perçu comme étant le moins corrompu selon son ICP cette année-là (archive), le deuxième pays le plus performant n'est pas la Norvège mais la Finlande (archive). 

De même, ni le Cambodge, à la 150e place (archive), ni le Cameroun à la 142e place (archive) ne se trouvent dans le podium des trois pays perçus comme étant les plus corrompus. 

Bien que se présentant comme un compte partageant des statistiques supposément fiables sur des sujets très variés - et ayant été cité par certains médias fiables (archive) par le passé -, @TheGlobal_Index ne cite pas systématiquement la source des chiffres qu'il relaye, ce qui conduit de nombreux internautes à s'interroger régulièrement sur leur fiabilité en réponse à ses tweets. 

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Captures d'écran de tweets, réalisées le 6 juin 2023

 

Suivi par plus de 70.000 personnes à date de publication de cet article et créé en novembre 2022, ce compte Twitter anonyme n'était pas doté d'un badge bleu prouvant sa certification jusqu'à début 2023, comme le démontre une recherche parmi les versions archivées de ce profil sur Wayback Machine. Une version archivée datant du 2 mai 2023 montre qu'entre début mars et cette date, la page s'est dotée d'un tel badge.

Avant la prise de contrôle de Twitter par Elon Musk, en octobre 2022, ces marques bleues n'étaient attribuées qu'après vérification de l'authenticité du détenteur du compte. Elles sont désormais accessibles à tous, moyennant paiement.

Ce n'est pas la première fois que des fausses informations circulent au sujet de la corruption en RDC : Transparency International a elle-même été directement visée en février 2021 (archive) - un faux communiqué avait alors circulé prétendant révéler que certains membres de la Commission électorale congolaise avaient été corrompus - puis en août de la même année - une chaîne YouTube s'était alors fait passer pour l'ONG et avait diffusé (archive), selon l'organisation, des "vidéos hautement diffamatoires à l’égard des organisations de lutte contre la corruption opérant en République Démocratique du Congo".