Non, le forum économique mondial n'a pas exhorté les pays occidentaux à interdire "de toute urgence" l'argent liquide


Non, le forum économique mondial n'a pas exhorté les pays occidentaux à interdire "de toute urgence" l'argent liquide

Publié le vendredi 14 juillet 2023 à 09:41

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Le logo du Forum économique mondial (WEF) lors de la réunion annuelle à Davos, le 16 janvier 2023

(FABRICE COFFRINI / AFP)

Auteur(s)

AFP France

Le Forum économique mondial (WEF) a-t-il exhorté les pays occidentaux à interdire "de toute urgence" les espèces, comme l'affirme une publication relayée plusieurs milliers de fois sur les réseaux sociaux depuis début juillet ? Attention : on ne trouve aucune mention de cet "appel" ni dans le rapport du WEF ni dans les propos tenus par un économiste américain sur lesquels s'appuie l'auteur de la publication pour étayer son affirmation. La théorie d'une fin prochaine et totale du cash à des fins de surveillance de la population est un thème récurrent prisé des sphères complotistes.

"Le Forum économique mondial (WEF) a exhorté les pays occidentaux à interdire 'de toute urgence' les espèces et à introduire un système de crédit social à la chinoise dans un contexte de scepticisme public croissant et généralisé à l'égard de l'agenda mondialiste", écrit Silvano Trotta, dont les allégations ont déjà été vérifiées à plusieurs reprises par l'AFP (1, 2, 3).

Son message publié sur Twitter le 2 juillet 2023 a été repartagé près de 3.000 fois et relayé sur d'autres réseaux sociaux comme Facebook (ici) ou TikTok (). 

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Capture d'écran de Twitter, prise le 12 juillet 2023

 

"Les pourris que l'on dénonce depuis des années en se faisant traiter de complotiste par les médias mensongers, ne se cachent même plus", ajoute-t-il, en joignant à son message un lien et une capture d'écran d'un article publié sur un blog allemand. 

Sous le titre "le WEF appelle à l'abolition urgente de l'argent liquide et à l'introduction de systèmes de crédit social", l'article rapporte des propos tenus par Eswar Prasad, professeur d'économie à la Cornell University, aux Etats-Unis et spécialiste des monnaies numériques, et des éléments tirés d'un rapport du WEF. 

Attention : on ne trouve dans les propos de l'universitaire - qui ne travaille par pour le WEF- et dans le rapport du WEF en question aucune trace de l'appel qui exhorterait les pays occidentaux à abolir l'argent liquide "de toute urgence", comme l'affirme la publication que nous examinons. 

Revenons tout d'abord sur le Forum économique mondial (World economic forum ou WEF en anglais, connu également sous le nom de Forum de Davos). Créée en 1971, cette organisation internationale non gouvernementale accueille tous les ans à Davos, en Suisse, des rencontres entre responsables politiques, dirigeants d'entreprises et acteurs de l'économie mondiale.

Comme d'autres organisations internationales, le WEF suscite régulièrement de nombreuses infox et théories du complot, accusé de vouloir mettre en place un "nouvel ordre mondial" afin de "contrôler la population". Plusieurs fausses informations le concernant ont été démystifiées par l'AFP iciici ou encore ici.

Que dit exactement le rapport ? Le site en allemand vers lequel renvoie le tweet de Silvano Trotta ne précise pas le titre du rapport et ne renvoie vers aucun lien. Une recherche sur le site du WEF permet toutefois de trouver un livre blanc (lien archivé) publié en juin 2023 et intitulé "Central Bank Digital Currency Global Interoperability Principles". 

Le site allemand contient notamment une capture d'écran d'un graphique (reproduit plus bas dans notre article), que l'on retrouve page 15 du rapport du WEF. C'est donc bien sur ce rapport que s'appuient les allégations que nous examinons.

"Avec plus de 100 pays activement engagés dans la recherche et le développement des CBDC [monnaies numériques des banques centrales, NDLR], les CBDC sont de plus en plus reconnues comme des outils de transformation dans l'avenir des paiements numériques", peut-on lire dans la présentation de ce livre blanc. "Pour assurer une mise en œuvre réussie et promouvoir l'interopérabilité, la coordination mondiale devient primordiale."

Emises par les banques centrales, ces monnaies permettraient d'effectuer des transactions électroniques sans dépendre d'un tiers, comme d'une banque commerciale par exemple. Elles viendraient en complément des billets et pièces et constitueraient une solution de paiement supplémentaire en réponse à la dématérialisation croissante des paiements et à la multiplication des cryptomonnaies.

Pour appuyer son affirmation selon laquelle le WEF aurait appelé les pays occidentaux à se débarrasser de l'argent liquide, l'article de blog allemand cite une phrase en particulier : "se concentrer sur la réduction de l’utilisation des espèces, promouvoir les paiements numériques et améliorer la littératie [culture, NDLR] financière pour stimuler la croissance économique, tout en prenant en compte les préoccupations en matière de confidentialité" et publie la capture d'écran d'un graphique (évoqué plus haut).

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Capture d'écran du rapport du WEF sur les monnaies numériques, prise le 12 juillet 2023

 

Si la phrase et le graphique sont bien dans le rapport officiel du WEF, à la page 15, ils se trouvent en réalité dans la partie spécifique consacrée à la région Asie-Pacifique et non au monde entier - encore moins aux pays occidentaux dont la publication fait mention. 

On ne retrouve par ailleurs pas la notion d'urgence ni d'appel qui serait lancé aux pays occidentaux pour qu'ils se débarrassent de l'argent liquide. 

Dans ses "considérations mondiales", le WEF souligne le fait que les CBDC peuvent "renforcer la souveraineté monétaire en offrant aux banques centrales un contrôle accru sur le système monétaire et des outils plus efficaces pour la mise en œuvre de la politique monétaire".

Des risques existent cependant, poursuit le Forum économique mondial. En raison de son caractère numérique, une CBDC "pourrait être vulnérable aux cyberattaques, fraudes ou problèmes opérationnels susceptibles de perturber le fonctionnement du système financier". De la même manière, le WEF pointe le risque d'un potentiel détournement des sanctions internationales en vigueur contre certains régimes.

Sur son site internet, le WEF a publié un mémo explicatif sur les monnaies numériques des banques centrales, qui se penche sur les avantages et les risques potentiels. On trouve également sur son site à la fois des articles de contributeurs mentionnant des sociétés "sans argent liquide" et d'autres mettant en avant les problèmes potentiels que cela entraînerait. 

Quid, enfin, des propos tenus par le professeur Eswar Prasad qui sont cités dans la publication sur Twitter? On retrouve la totalité de son intervention du 28 juin au forum d'été de Davos portant sur "le futur de l'argent" dans une vidéo publiée (lien archivé) par le compte du WEF sur YouTube. 

Dans cette prise de parole d'une trentaine de minutes, le professeur revient sur les cryptomonnaies, la récente faillite de la banque américaine SVB, puis sur les avantages mais également sur les risques des monnaies numériques de banques centrales.

Ces dernières présentent "d'énormes avantages", déclare Eswar Prasad, mais on peut aussi voir les choses d'une manière "plus sombre" avec des gouvernements qui décideraient que "ces unités sont utilisées pour acheter certaines choses, mais pas d’autres qu’ils jugent moins souhaitables, comme disons des munitions, de la drogue, de la pornographie etc".

Or, ajoute-t-il, "si vous avez des unités de monnaies de banque centrale avec des caractéristiques différentes, ou si vous utilisez la monnaie de banque centrale comme un canal pour mener des politiques économiques de manière très ciblée, ou plus largement pour les politiques sociales, cela pourrait vraiment affecter l’intégrité de la monnaie de banque centrale et l’intégrité et l’indépendance des banques centrales". 

Non seulement il ne s'agit pas de plaidoyers à se débarrasser en urgence de l'argent liquide mais le WEF comme l'universitaire font des mises en garde sur les risques potentiels des monnaies numériques des banques centrales.

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Un billet de vingt euros, Allemagne, 27 janvier 2020

AFP

 

Les inquiétudes au sujet d'une société sans argent liquide - "cashless" en anglais - reviennent régulièrement sur les réseaux sociaux, souvent avec l'idée que cela permettrait une surveillance généralisée de toutes les transactions et des citoyens.

S'il est exact que les transactions en liquide baissent dans de nombreux pays, les économistes et les banques centrales expliquent que la fin du "cash" n'est pas en vue. L'AFP Factuel a consacré plusieurs articles de vérification à cette thématique, comme iciici ou là notamment. 

Parallèlement, selon une enquête de la banque des règlements internationaux (BRI) publiée le 10 juillet, quelque 24 banques centrales devraient avoir lancé d'ici 2030 une version numérique de leur monnaie.

Quinze des projets pourraient être des monnaies de banques centrales destinées à un large public et neuf des versions dites "de gros", c'est-à-dire destinées aux transactions entre les banques centrales et institutions financières, selon cette enquête. 

Jusqu'à présent, seules quatre banques centrales ont franchi le pas, avec un succès parfois mitigé. Il s'agit de celle des Bahamas, celle des Caraïbes orientales, de la Jamaïque et du Nigeria. 

En Europe, l'euro numérique, qui ne serait qu'une option de paiement, en complément des espèces, est toujours au stade de projet. Le 28 juin 2023, la Commission européenne a présenté un cadre législatif de cette monnaie qui, stockée sur une carte ou un téléphone mobile, permettrait des paiements en ligne, mais aussi des paiements sans aucune connexion internet qui préserveront autant l'anonymat que des pièces et billets.

En Chine, le développement du "yuan numérique" - qui permet de stocker de l'argent et réaliser des transactions via une application développée par l'institut de recherche sur les monnaies numériques de la Banque populaire de Chine -, soulève des questions sur l'implication et le droit de regard des autorités sur les transactions, et donc sur le respect de la vie privée.