Réforme des retraites : des débats et des infox


Réforme des retraites : des débats et des infox

Publié le vendredi 28 avril 2023 à 11:29

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Elisabeth Borne face à l'Assemblée nationale le 16 mars 2023

(ALAIN JOCARD / AFP)

Auteur(s)

Nathan Gallo

Une loi adoptée, mais des débats qui pourraient laisser des traces. Les débats houleux sur la réforme des retraites pour allonger l'âge légal de départ à 64 ans ont été à plusieurs reprises entachés par des déclarations gouvernementales trompeuses. Alors que le gouvernement d'Emmanuel Macron a tenté de vendre un projet de loi "de justice sociale", approximations et faux chiffres ont été brandis par l'exécutif dans les débats, comme dans une moindre mesure par les oppositions. 

DE FACTO revient sur six déclarations trompeuses qui ont émaillé les débats et sensiblement affecté le discours du gouvernement.

  • Le système des retraites en péril ? Non, répond le COR 

C'est l'argument fondamental vendu par le gouvernement pour justifier cette réforme. Depuis la campagne présidentielle de 2022, la majorité En Marche n'a cessé d'affirmer que le système de retraites par répartition en France serait menacé si aucune mesure n'est prise. "Il faut sauver notre système de retraites", avait même lancé l'ancien Premier ministre Jean Castex en avril 2022.

Pourtant, le Conseil d'orientation des retraites (COR), l'organisme qui analyse les différents scénarios économiques pour le régime des pensions, a toujours souligné que le système n'était pas en danger. "Les dépenses ne dérapent pas", a notamment indiqué le président du COR Pierre-Louis Bras en janvier dernier devant la commission des finances de l'Assemblée nationale. "Les dépenses de retraites sont relativement maîtrisées, dans la plupart des hypothèses, elles diminuent plutôt à terme", a-t-il ajouté. 

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Pierre-Louis Bras, le président du COR à la Commission des finances le 19 janvier 2023 (capture d'écran)

Dans son rapport de 2021, le COR estimait notamment que les évolutions de la part des dépenses de retraite dans le PIB "resteraient sur une trajectoire maîtrisée à l'horizon de la projection, c'est-à-dire 2070".

La part du système des retraites devrait même baisser en pourcentage du PIB, malgré le vieillissement de la population. 

En réalité, ces "évolutions démographiques défavorables seront contrebalancées par la baisse à venir de la pension moyenne rapportée aux revenus d'activité, à législation inchangée", décrit le COR dans son rapport. Pour résumer : "la pension continuerait de croître en euros constants, mais moins vite que les revenus".

Sans réforme, le système aurait été déficitaire dans les prochaines décennies. Malgré un régime excédentaire d'environ 1 milliard d'euros par an en 2021 et 2022, le système des retraites aurait été dans le rouge dans la décennie suivante, avec un déficit cumulé entre 2023 et 2034 estimé par le COR à 117 milliards d'euros (en euros constants). 

L'AFP comme Libération avaient vérifié ces déclarations dès la campagne présidentielle.

  • L'âge légal de départ à la retraite en France le plus bas d'Europe ? Oui, mais

"Nous sommes le pays d'Europe [qui part le plus tôt à la retraite] Regardez, tous les autres sont entre 65 et 67 ans" : c'est ce qu'a déclaré Emmanuel Macron lui-même lors de son interview à l'Elysée le 22 mars, considérant la situation française comme une anomalie européenne. 

A partir d'une infographie du journal Le Parisien, le président de la République a rappelé que de nombreux autres pays européens, comme la Belgique (65 ans), l'Allemagne (65 ans et 10 mois), l'Espagne (66 ans et 4 mois) ou l'Italie (67 ans) avaient un âge légal de départ bien plus avancé que la France.

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Interview d'Emmanuel Macron au 13h, le 22 mars 2023. A droite, l'infographie du Parisien utilisée par le président de la République (captures d'écran

Mais le président a omis de comparer les âges de départ effectifs à la retraite. Car au-delà de l'âge légal, un Français doit actuellement cotiser 42 années pour faire valoir une carrière complète et obtenir une pension de retraite à taux plein - cette durée va par ailleurs s'allonger progressivement à 43 ans d'ici à 2035 à la suite de la réforme Touraine de 2014. 

Sous ce prisme, les écarts se resserrent. En France, l'âge moyen de liquidation de ses droits est de 62,3 ans (62,6 pour les femmes, 62 pour les hommes). En Italie, malgré un âge légal de départ à 67 ans, l'âge moyen de liquidation des droits à la retraite est de 63,2 ans. En Allemagne, l'âge moyen est de 64,2 ans, tandis que les actifs belges partent en moyenne à 63,1 ans, malgré un âge légal de 65 ans. 

  • Une retraite minimale à 1200 euros ? Pas pour tout le monde

C'est sûrement l'un des arguments les plus avancés par le gouvernement : chaque retraité devrait toucher "1200 euros de pension minimale" grâce à la réforme. Un point martelé par l'ensemble des membres du gouvernement, dont le ministre de l'Economie Bruno Le Maire. 

Mais dans les faits, tous les retraités ne bénéficieront pas de ce minimum, qui représente 85% du SMIC. La revalorisation prévue par le gouvernement ne touchera pas tout le monde et pourrait n'atteindre que quelques dizaines d'euros, contre 100 euros annoncés par le gouvernement.

"Dire que tous les retraités percevront un minimum de 1.200 euros, c'est vraiment faux", avait expliqué en février l'économiste Mathilde Guergoat-Larivière à l'AFP. Dans les faits, ce minimum serait atteint dans le cas précis où une personne aurait effectué une carrière complète à temps plein et au niveau du Smic, comme l'avait expliqué Michaël Zemmour au micro de France Inter début février.

Au total, le ministre du travail Olivier Dussopt a finalement avoué que seuls 10 à 20 000 personnes toucheront 1200 euros chaque année, après avoir indiqué une première fois que 40 000 personnes allaient en bénéficier. Loin des "deux millions" de retraités annoncés par certains membres du gouvernement comme Olivier Véran. 

L'AFP comme Libération ont déjà vérifié ces déclarations gouvernementales. 

  • Les femmes partiraient "plus tôt" que les hommes à la retraite ? Oui, mais pas grâce à la réforme

"Sur la question des femmes, aujourd'hui en moyenne, elles partent à la retraite après les hommes; demain, après notre réforme, elles partiront à la retraite avant les hommes", a déclaré le ministre des Comptes publics Gabriel Attal le 31 janvier.

Ces projections sont correctes, mais elles se seraient produites même sans la réforme. Le COR comme la Caisse nationale d'assurance vieillesse (Cnav) avaient déjà prédit ce basculement avec les prochaines générations de retraités.

Le COR a prévu une inversion à partir de la génération née dans les années 70, tandis que la Cnav projette un point de bascule dès la génération 62-63. 

Cette évolution est liée au fait que les femmes font "de moins en moins de carrières longues et [...] ont de meilleures carrières", selon l'économiste Michael Zemmour, interrogé par l'AFP. "Donc ce n'est pas l'effet de la réforme du gouvernement". 

L'AFP et Libération avaient vérifié ces affirmations. 

  • 25% des hommes les plus pauvres morts avant 62 ans ? Un indicateur trompeur

C'est l'un des chiffres les plus mobilisés par les syndicats et personnalités politiques à gauche. Laurent Berger, Manuel Bompard, Anne Hidalgo : tous ont dénoncé à travers ce pourcentage l'inégalité d'espérance de vie entre riches et pauvres au moment d'arriver à l'âge légal de la retraite. 

Mais ce chiffre, issu de l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), est en réalité mal utilisé, et provient d'une projection fictive, qui s'intéresse aux écarts d'espérance de vie théoriques entre les 5% les plus pauvres et les plus riches.

"Le chiffre dit littéralement que si 'une personne passe chaque année de sa vie parmi les 5% les plus modestes de sa classe d’âge, sa mortalité à chaque âge est beaucoup plus élevée que la moyenne, et son risque de décès avant 62 ans est de 25%'", décrivent les économistes Michaël Zemmour et Ulysse Lojkine, dans une note de blog publiée sur le site du média Alternatives Economiques. 

Une situation dans les faits rarement observée : "une part conséquente des personne connaît dans sa vie des phases de grande pauvreté et des phases plus favorables, de telle sorte qu’on ne sait pas si 1%, 2% ou 5% des personnes restent toute leur vie parmi les 5% les plus modestes", indiquent Zemmour et Lojkine.

A l'inverse d'autres indicateurs viennent rappeler les écarts d'espérance de vie selon les situations socio-économiques : un homme ouvrier a en moyenne une espérance de vie 7 ans plus faible qu'un cadre, comme l'indique une étude de l'Insee.

Libération était revenu dans un article de vérification sur cet indicateur mobilisé à tort.

  • Une loi promulguée en cachette en pleine nuit ? Pas exactement

Emmanuel Macron a-t-il promulgué la loi le 15 avril à 3h28 du matin ? Au lendemain de la validation d'une grande partie de la réforme par le Conseil constitutionnel, les opposants au projet ont accusé le président de la République d'avoir agi en catimini en pleine nuit. "En choisissant de promulguer la loi injuste sur les retraites à 3h28 du matin, Emmanuel Macron comment une énième provocation contre les Français", a déclaré sur Twitter la députée du Rassemblement national Marine Le Pen. 

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Tweet de Marine Le Pen le 15 avril, le jour de la publication au JO de la loi sur les retraites (capture d'écran)

En réalité, la loi n'a pas été promulguée à 3h28 : c'est le Journal officiel, qui officialise les textes de loi, qui a été publié à cette heure tardive. 

Alors que le Conseil constitutionnel a donné sa réponse le 14 avril à 18h, Emmanuel Macron a pu avoir signé ce texte dans les heures qui ont suivi. 20 Minutes, qui a vérifié ces déclarations, précise par ailleurs que le texte de loi a été signé "le 14 avril", comme il est écrit dans l'encadré réservé aux signatures, et non le 15 en pleine nuit.

Ce fact-check a été publié par DE FACTO.