Cette interview d'un médecin belge a été coupée et ne prouve pas que les vaccins anti-Covid sont inefficaces


Cette interview d'un médecin belge a été coupée et ne prouve pas que les vaccins anti-Covid sont inefficaces

Publié le lundi 29 novembre 2021 à 08:52

ae9a99221f7f965e6497527f3a8a9511.jpeg

Auteur(s)

Marie Genries, AFP Belgique

Dans une vidéo relayée plusieurs milliers de fois sur Facebook et Twitter depuis début novembre, un médecin belge explique que dans les soins intensifs de son hôpital, "tous les patients sont vaccinés" contre le Covid-19Pour certains internautes, c'est la preuve que le vaccin ne protège pas. En réalité, la vidéo a été tronquée et une forte présence des personnes vaccinées dans les hôpitaux ne prouve pas l'inefficacité du vaccin. Ce médecin n'a pas non plus déclaré que les patients souffrent "d'une infection due à la vaccination", contrairement à ce qu'affirme une internaute.

Une vidéo de 33 secondes, tournée dans un hôpital, a été relayée plusieurs milliers de fois sur Twitter et Facebook depuis début novembre. Il s'agit de l'interview d'un médecin belge, qui déclare en flamand: "Chez nous, à l'heure actuelle, nous voyons une majorité de ce qu'on appelle des infections de percée. C'est différent de ce qu'on voyait il y a quelques semaines, lorsque nous avions en effet une majorité de patients non vaccinés dans les soins intensifs. A l'heure actuelle, ce n'est plus le cas. Les patients (infectés par le Covid, ndlr) que nous avons en soins intensifs dans les hôpitaux (du groupe hospitalier) GZA, j'ai vérifié hier, sont tous vaccinés".

Le terme "infections de percée" désigne les infections déclarées chez des personnes vaccinées, considérées comme totalement immunisées.

2021120115-045e539038e82906ee95579452aae330.jpegCapture d'écran réalisée le 26/11/2021 sur Facebook

Cette vidéo a fait l'objet de multiples interprétations par les internautes: celle-ci affirme par exemple que le médecin a déclaré que "la majorité de ces patients souffrent d'une infection due aux vaccins", d'autres, comme cette internaute qui relaie un tweet supprimé depuis reprenant cette vidéo, que le vaccin "ne protège ni de l’infection, ni de l’hospitalisation, ni des cas graves".

Cette vidéo circule également en croate et en allemand. 

Une vidéo tronquée et sortie de son contexte

De nombreux internautes affirment que cette vidéo a été tournée dans un hôpital de Gand. Il s'agit en réalité de l'hôpital Sint-Augustinus d'Anvers, l'un des hôpitaux du groupe hospitalier GZA. Une recherche avec des mots-clés en flamand permet de retrouver le reportage original d'une durée d'une minute trente, diffusé par la chaîne de télévision régionale de la province d'Anvers, ATV.

Le médecin interrogé est Kristiaan Deckers, médecin-chef des hôpitaux GZA. Si le journaliste cite bien la ville de Gand avant l'interview, c'est pour évoquer la décision prise début novembre par l'hôpital universitaire de la ville, l'UZ Gent, de ne plus réserver de lits en soins intensifs pour les patients atteints de Covid-19.

Par ailleurs, la vidéo relayée sur les réseaux sociaux est coupée. Juste après l'interview, durant laquelle Kristiaan Deckers déclare que tous les patients en soins intensifs sont vaccinés, le journaliste explique: "Il s'agit généralement de personnes avec d'autres infections sous-jacentes et dont le système immunitaire est souvent déjà affaibli. L'âge moyen des patients avec une infection de percée (dans le groupe hospitalier) GZA se situe entre 55 et 60 ans".

Interrogé le 18 novembre 2021 sur ces publications, le service de communication des hôpitaux GZA a déclaré à l'AFP que cette vidéo est utilisée "hors contexte".

"ll est vrai que le jour de l'interview, tous les patients (Covid) de nos services de soins intensifs étaient entièrement vaccinés, cependant 80% d'entre eux souffraient d'affections compromettant leur système immunitaire", a déclaré Hilde Brem, responsable de la communication du groupe GZA.

Elle a également indiqué qu'au 18 novembre, soit deux semaines après l'interview, la proportion avait baissé à 62% de patients Covid entièrement vaccinés dans les unités de soins intensifs du groupe hospitalier.

Le service de communication des hôpitaux GZA a ensuite indiqué à l'AFP qu'au 25 novembre, 11 patients atteints du Covid-19 se trouvaient en soins intensifs, dont 7 étaient vaccinés, soit 64%. Encore une fois, la grande majorité des patients vaccinés souffraient d'importantes comorbidités, a-t-il indiqué.

Astrid Schoenmaeckers, également responsable presse des hôpitaux GZA, a en outre démenti auprès de l'AFP que Kristiaan Deckers ait déclaré que "la majorité de ces patients souffrent d'une infection due aux vaccins" au cours de son interview. Les patients hospitalisés souffrent bien d'une infection due au coronavirus.

Le 23 novembre 2021, le groupement hospitalier a relayé sur son site un article du média VRT - en néerlandais - dans lequel Kristiaan Deckers affirme que la vidéo de son interview a été sortie de son contexte et déclare: "Nous recommandons aux personnes avec un système immunitaire fragile de se faire vacciner le plus possible".

Les adultes non vaccinés sont surreprésentés dans les hôpitaux

Au 28 novembre 2021, 75% de la population belge était entièrement vaccinée, selon les derniers chiffres (mis à jour quotidiennement ) de l'Institut de Santé publique Sciensano, soit près de 9 adultes sur 10.

En Belgique, "on a commencé par vacciner les plus fragiles", a expliqué à l'AFP Niko Speybroeck, épidémiologiste à l'Université Catholique de Louvain (UCL). Les personnes âgées ou avec comorbidités ont été vaccinées dès janvier 2021. Or, la protection conférée par les vaccins s'amenuise au fil des mois et le variant Delta a compliqué la situation, poussant certains pays, comme la France et la Belgique, à accélérer l'injection d'une troisième dose de vaccin contre le Covid-19.

Ces éléments ne remettent pas en cause l'efficacité du vaccin. Dans un précédent article de vérification concernant les chiffres d'hospitalisation en Angleterre, Paul Hunter, professeur de médecine à l'université d'East Anglia (est de l'Angleterre), rappelait que "les vaccins ne sont pas efficaces à 100%", et mettait en avant la "couverture vaccinale très élevée" chez les plus de 50 ans, groupe d'âge dans lequel sont survenus "presque tous les décès" depuis le début de l'épidémie.

Une situation similaire à celle de la Belgique, comme le montre le graphique nommé "distribution du nombre de décès COVID-19 par âge et sexe", disponible dans le bulletin épidémiologique de Sciensano publié le 27 novembre 2021.

Le fait qu'une majorité de patients vaccinés se retrouvent à l'hôpital n'a donc rien d'étonnant, a déclaré Niko Speybroeck :"si 100% de la population était vaccinée, on aurait 100% de patients vaccinés à l'hôpital" - ce qui ne signifie pas que le vaccin ne protège pas.

Par rapport à leur proportion dans la population, les adultes non vaccinés sont en réalité surreprésentés dans les hôpitaux.

Efficacité contre les hospitalisations

Pour Niko Speybroeck, pour comparer le nombre de personnes vaccinées et non vaccinées à l'hôpital, il faut commencer par "regarder le taux d'incidence chez les vaccinés et non vaccinés", c'est-à-dire le nombre de cas par groupe de personnes.

Dans ce cas, il s'agit donc de regarder combien de personnes vaccinées sont hospitalisées en soins intensifs par rapport à la population générale vaccinée et de faire la même chose pour les non-vaccinés.

Sciensano a réalisé plusieurs études observationnelles afin d'établir ce taux d'incidence. Pour la période allant du 18 au 31 octobre 2021, écrit l'Institut de Santé publique sur son site, en Belgique "le risque d’hospitalisation a diminué de 88 % chez les patients entièrement immunisés de 18-64 ans. Le risque de complications engendrant une admission en soins intensifs a diminué de 93 % pour ce groupe".

2021120115-2088819facd24f28c5053248303b5ad6.jpegCapture d'écran réalisée sur le site de l'Institut de santé publique Sciensano le 26/11/2021

Pour les plus de 65 ans, le risque d’hospitalisation a diminué de 63 % et le risque d'admission en soins intensifs de 75% pour la même période.

2021120115-54ff20a466b9cc05d1dc7788026dbb4e.jpegCapture d'écran réalisée sur le site de l'Institut de santé publique Sciensano le 26/11/2021

Sciensano écrit donc que "les résultats belges montrent que la vaccination contre le Covid-19 avec un schéma complet offre une protection efficace contre les formes sévères de la maladie, même après infection par le variant Delta", tout en rappelant "l’importance de combiner la vaccination à d’autres mesures préventives (hygiène des mains, port du masque, distanciation physique, etc.)".

Des chiffres plus récents ont également été rendus publics dans un bulletin épidémiologique publié par Sciensano le 19 novembre 2021. On peut notamment y lire que sur la période allant du 1er au 14 novembre 2021, 526 personnes ont été admises aux soins intensifs en raison du Covid-19. Parmi elles, 185 n’étaient pas vaccinées, 9 l’étaient partiellement, 262 l’étaient entièrement et le statut vaccinal n’a pas été rapporté pour 70 d’entre elles.

Selon ces études de Sciensano , le risque d'admission aux soins intensifs chez les personnes immunisées (c'est-à-dire entièrement vaccinées), sur la période 1er au 14 novembre 2021, a été réduit de 80% pour les plus de 65 ans, et de 88% pour les 18-64 ans.

Ces observations ayant été faites sur un petit nombre de personnes, elles ne permettent pas pour l'instant de tirer des conclusions scientifiques et sont à prendre avec prudence, a averti Niko Spreybroeck. Elles indiquent néanmoins que "le vaccin a un effet sur les infections, mais que l'effet le plus fort se voit sur les hospitalisations, et encore plus sur les soins intensifs", estime l'épidémiologiste.

Depuis mi-novembre, les hôpitaux belges doivent de nouveau réserver la moitié des lits en soins intensifs aux patients infectés par le Covid-19.

Face à l'augmentation des cas et des hospitalisations, le gouvernement belge a annoncé le 26 novembre 2021 de nouvelles mesures sanitaires: fermeture des discothèques, cafés et restaurants fermés à 23h, réceptions privées interdites sauf exceptions, etc.

A l'heure actuelle, l'apparition d'un nouveau variant appelé "Omicron" inquiète les autorités sanitaires. Le 28 novembre, le ministre de la Santé français Olivier Véran a estimé "probable" que ce variant circule en France.

Un cas du variant Omicron, qui semble très transmissible selon les premières données, a également été découvert en Belgique.