Cette photo ne montre pas une manifestation de l'opposition à Dakar fin juillet, mais un incendie survenu en 2022


Cette photo ne montre pas une manifestation de l'opposition à Dakar fin juillet, mais un incendie survenu en 2022

Publié le jeudi 3 août 2023 à 15:40

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Auteur(s)

Monique NGO MAYAG / AFP Sénégal

 Dans un contexte politique tendu au Sénégal après l’incarcération du principal opposant, Ousmane Sonko, de nombreuses publications ont relayé le 31 juillet, photo à l’appui, une manifestation de protestation dans le centre-ville de Dakar. Certains ont même affirmé que la foule se dirigeait vers le palais présidentiel pour "chasser" le chef de l'Etat. Attention: si le climat politique était délétère ce jour-là, l'image virale est ancienne et montre un incendie qui a ravagé en 2022 un marché de la capitale.

 

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Capture d'écran d'une publication sur Twitter rebaptisé X, réalisée le 2 août 2023

 

"PROGRESSION VERS LE PALAIS. Macky Sall JE TE DIS : TU ES FINITO", annonce l’auteur d’une publication sur le réseau social Twitter, rebaptisé X. Dans ce post partagé près de 600 fois depuis le 31 juillet, il affirme que les Sénégalais vont “chasser” l’actuel président. 

Les images accompagnant ce post viral montrent une fumée noire qui s’élève au-dessus d’une foule regroupée sur une route bitumée. De part et d’autre de la chaussée, on aperçoit distinctement des bâtiments aux murs jaunâtres. 

On retrouve la même scène tantôt en photo, tantôt dans une vidéo au même message alarmiste. "Salle de vente Dakar maintient rek résistance", indique par exemple un post publié le 31 juillet sur Facebook. 

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Capture d'écran d'une publication sur Facebook, réalisée le 2 août 2023

 

Centre-ville désert

Ousmane Sonko, farouche opposant au président Macky Sall a été inculpé pour divers crimes dont l'appel à l'insurrection et écroué lundi 31 juillet. Son parti a été dissous, faisant éclater le même jour des manifestations sporadiques dans la banlieue de Dakar, ont constaté des journalistes de l'AFP (dépêche archivée ici), et à Ziguinchor dans le sud du pays, où elles ont fait deux morts selon le minsitère de l'Intérieur.

A Dakar, des jeunes ont défié des forces de l’ordre qui les ont dispersés avec des gaz lacrymogènes, notamment dans les quartiers Pikine, Parcelles Assainies, et Keur Massar. "Libérez Sonko !", ont scandé ces jeunes qui ont brûlé des pneus et érigé des barrages de pierres sur la chaussée. 

Nous nous sommes aussi rendus à la "salle de vente de Dakar", située sur l’avenue du Président Lamine Gueye, en plein coeur de la capitale, deux heures après l'apparition des premières publications évoquant de violentes manifestations sur cet axe : il était calme et quasi désert dans l’après-midi de ce même lundi 31 juillet.

La géolocalisation de l'avenue Lamine Gueye sur Google Maps (archivée ici) et l'analyse des données de la photo que nous avons prise sur place, avec l'outil InVid We Verify, attestent que c'est bien ce site que nous avons photographié ce jour-là. 

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Capture d'écran des résultats de l'analyse avec InVIDWeVerify, réalisée le 2 août 2023

 

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Capture d'écran de la géolocalisation de l'avenue Lamine Gueye sur Google Maps, réalisée le 2 août 2023

 

Nous sommes revenus sur place pour constater que l'ambiance y était toujours calme ce mardi 1 août. 

L'analyse des images prises le 1er août sur l'avenue Lamine Gueye avec Invid We Verify atteste là encore qu'elles ont bien été prises à cette date. On y trouve les mêmes indices visuels que sur la vidéo qui circule sur les réseaux sociaux : les mêmes panneaux publicitaires (en jaune) sur la gauche, et les mêmes bâtiments des deux côtés de la chaussée (en vert). 

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Capture d'écran d'une publication sur Facebook, réalisée le 2 août 2023

 

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Capture d'écran des résultats de l'analyse avec InVIDWeVerify, de la photo prise par l'AFP, réalisée le 2 août 2023

 

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Capture d'écran des résultats de l'analyse avec InVIDWeVerify, de la photo prise par l'AFP, réalisée le 2 août 2023

 

Les affrontements du 31 juillet n’ont donc pas eu lieu dans le centre-ville, où se trouve la présidence de la République, contrairement à ce qu'affirment les publications trompeuses.

Incendie d'un marché en 2022

En s'appuyant sur certains indices repérés dans les commentaires sous les images virales, nous avons effectué une recherche sur Facebook avec les mots-clés "incendie salle de vente" et avons retrouvé de nombreuses vidéos similaires à la scène virale, publiée s en mars 2022 sur Facebook, Youtube, TikTok (posts archivés iciici et ici). Une vidéo enregistrée en direct du lieu de l’incendie (archivé ici) le 7 mars 2022 montre qu’il s’agit bel et bien du même site.

La salle de vente de Dakar était un vaste espace marchand qui a été décimé ce jour-là par les flammes, comme l'a rapporté le média américain Voice of America (VOA) dans un article publié sur son site internet le 9 mars 2022 (archivé ici). 

"Au Sénégal, un violent incendie a touché « La salle de vente », située au cœur du centre-ville de Dakar et considérée comme le plus grand centre commercial à ciel ouvert de la capital" soulignait alors VOA. Les médias locaux étaient aussi abondamment revenus ce drame (1,2…)

Voici d’ailleurs à quoi ressemble actuellement cet endroit que nous avons filmé le 1er août 2022.

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Capture d'écran des résultats de l'analyse avec InVIDWeVerify, réalisée le 2 août 2023

 

L'image virale montrant de la fumée noire est donc ancienne et sans lien avec le contexte actuel au Sénégal.

Climat politique tendu

L'étau s'est resserré autour de M. Sonko, candidat à la présidentielle de 2024, qui voit sa participation au scrutin entravée par son placement en détention, la dissolution de son parti et plusieurs affaires judiciaires en cours, selon des analystes.

Agé de 49 ans, adulé par les jeunes et porteur d'un programme "anti-système" prônant notamment un rééquilibrage des rapports avec les pays européens dont la France, Ousmane Sonko risque, selon des juristes, cinq à 20 ans de prison avec cette nouvelle procédure judiciaire qui s'ajoute à deux autres condamnations.

Mais le soulèvement populaire appelé par le parti de M. Sonko ces derniers jours est pour l'heure d'ampleur bien moindre que celui de début juin, qui s'était transformé en émeutes après la condamnation de l'opposant à deux ans de prison ferme dans une affaire de mœurs.

Ces troubles avaient été les plus graves depuis des années dans le pays, faisant 16 morts officiellement, une trentaine selon l'opposition.