Délinquance, criminalité : les approximations de Marine Le Pen et Jordan Bardella


Délinquance, criminalité : les approximations de Marine Le Pen et Jordan Bardella

Publié le mardi 5 décembre 2023 à 11:12

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(JULIEN DE ROSA / AFP)

Auteur(s)

Gaëlle GEOFFROY / AFP France

Après la mort du jeune Thomas, mortellement blessé au couteau dans un village de la Drôme le 18 novembre 2023, l'extrême droite et une partie de la droite ont de nouveau dénoncé le bilan du gouvernement en matière de lutte contre l'insécurité. Pour étayer son propos, le Rassemblement national a aligné des chiffres censés refléter la délinquance dans les rues, jusque dans les campagnes : des "actes violents sur la voie publique" qui "explosent dans les villages" selon Marine Le Pen, "une agression gratuite toutes les 44 secondes" au niveau national et "120 attaques au couteau par jour" selon le président du parti Jordan Bardella. Mais ainsi présentés, ces chiffres sont trompeurs car les deux responsables usent de sources disparates, opèrent raccourcis et extrapolations et ignorent les fortes disparités géographiques, comme l'expliquent sources et experts de la délinquance. Par exemple, malgré la hausse de certains faits constatés au niveau national, les statistiques ne permettent pas pour autant de conclure à une "explosion d'actes violents dans les villages" comme l'affirme Mme Le Pen.

La famille et les proches de Thomas ont rendu le 24 novembre 2023 lors de ses funérailles un dernier hommage au lycéen de 16 ans, décédé après avoir reçu des coups de couteau une semaine plus tôt en marge du "bal de l'hiver" de Crépol, dans la Drôme (archive). Huit personnes ont aussi été blessées dans la nuit du 18 au 19 novembre à la fin de cette fête, dans des circonstances qui restaient encore floues fin novembre.

Dans la foulée, le 25 novembre, des dizaines de militants de la mouvance identitaire, cagoulés, venus de toute la France, se sont retrouvés à Romans-sur-Isère "pour en découdre", selon les autorités, avec les jeunes du quartier de la Monnaie, dont seraient issus certaines des personnes impliquées dans la mort de Thomas. Le lendemain, six personnes ont été condamnées à des peines de six à dix mois de prison ferme notamment pour "participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences" ou "dégradations" (archive).

Appel à "la retenue"

Alors qu'une partie de la droite et l'extrême droite sont accusées de récupérer politiquement la mort de Thomas, Elisabeth Borne a appelé le 22 novembre à "la retenue et à la décence" (archive). Marine Le Pen, présidente du groupe du Rassemblement national à l'Assemblée nationale, avait notamment estimé la veille que la mort de l'adolescent était le résultat d'"une attaque organisée, émanant d'un certain nombre de banlieues criminogènes dans lesquelles se trouvent des 'milices' armées qui opèrent des razzias" (archive).

Dénonçant "l'effroyable bilan sécuritaire" du gouvernement, l'ex-présidente du RN et ex-candidate à la présidentielle a insisté le 23 novembre sur France Inter sur la situation selon elle dans les villages. "Les villages – parce que parlons des villages - les villages, entre 2016 et 2022, le nombre d’actes violents sur la voie publique a explosé : on est passé de 23.000 en 2016 à 32.000 en 2022. Ca veut dire que plus un seul endroit en France [n'est, NDLR] un gage de sécurité".

On peut l'entendre dans cet extrait à 2'29'':

Mais comme nous allons le voir, c'est faux : Marine Le Pen utilise des chiffres aux contours flous, dont la catégorie n'existe pas dans les statistiques officielles, et elle opère une confusion entre "villages" et petites villes.

Les politiques s'emparent régulièrement des données sur la délinquance, parfois pour les instrumentaliser en opérant des raccourcis et approximations, en général pour tenter de dresser un portrait apocalyptique de la situation.

Mais la mesure de la délinquance en France est extrêmement complexe et il est très difficile de dresser un tableau précis de son évolution ces dernières années, notamment parce que les catégories statistiques dans lesquelles les signalements d'actes délinquants sont enregistrés sur le terrain par les forces de l'ordre changent au gré des évolutions législatives et des pratiques, et parce que les services chargés de leur analyse font régulièrement évoluer leur méthodologie, pour diverses raisons (qualitatives, budgétaires, etc...).

Tout ceci crée "un souci de continuité des données", explique Renée Zauberman, directrice de recherche émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), et responsable de l'Observatoire scientifique du crime et de la justice (OSCJ) du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip), qui travaille à la reconstitution de données sur longue période (archive).

Attention donc aux chiffres pris de manière isolée, sur courte période. "La propension qu'ont les politiques à se saisir du moindre chiffre après un événement, sans du tout avoir de profondeur temporelle, est catastrophique (...) Quand des médias ou des politiques reprennent un chiffre qui augmente de x% d'une année sur l'autre, cela n'a pas de sens. On ne peut pas tirer de conclusions d'une augmentation ou d'une baisse d'une année sur l'autre", a souligné Mme Zauberman dans un entretien avec l'AFP le 29 novembre 2023.

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Un policier patrouille à Nantes, le 21 octobre 2022

AFP

 

"Pas de données fiabilisées"

D'où proviennent ces statistiques sur la violence "sur la voie publique" dans les "villages" citées par Marine Le Pen ?

Nous n'avons pas pu les retrouver dans les rapports annuels officiels sur la délinquance (archive). Et pour cause: cette catégorie n'y existe pas.

Ces bilans annuels, publiés par le ministère de l'Intérieur et réalisés par le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), recensent et analysent le nombre d'actes délinquants enregistrés par les services de police et de gendarmerie et intègrent aussi désormais les résultats d'enquêtes dites "de victimation", recueillant elles-mêmes les déclarations des personnes se disant victimes de ces faits.

Alors que les victimes d'infractions ne portent pas toujours plainte (archive) - une des raisons pour lesquelles il est si complexe de saisir la réalité de l'évolution de la délinquance en France  -, ces enquêtes de victimation permettent de compléter les données administratives issues du travail des services de police et gendarmerie.

Contacté par l'AFP le 23 novembre, le ministère de l'Intérieur a indiqué par mail que les chiffres cités par Marine Le Pen ne sont "pas de(s) chiffres du SSMSI. En effet, 'les actes violents sur la voie publique' n'est pas une nature d'infraction existante dans les index de l'Etat 4001", l'outil administratif qui compile dans 107 catégories les crimes et délits, hors contraventions et délits routiers, enregistrés par les forces de sécurité avant transmission à la justice. "Les services de sécurité n'enregistrent pas de plainte sur cette catégorie d'infraction. Par conséquent le SSMSI ne dispose pas de données fiabilisées sur cet item", a ajouté l'institution.

Contacté par l'AFP le 27 novembre, l'Insee, dont les services ne sont plus maître d'oeuvre des enquêtes de victimation, a renvoyé vers le ministère de l'Intérieur. 

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L'entrée du ministère de l'Intérieur place Beauvau, à Paris, le 1er avril 2020

AFP

 

"La violence sur la voie publique" n'est pas synonyme de "coups et blessures hors cadre familial"

En poursuivant les recherches, on peut retrouver un article du Figaro du 21 juin 2023 (archive) dans lequel apparaissent les chiffres de "23.000" en 2016 et "32.000" en 2022 cités par Marine Le Pen.

Dans cet article, les journalistes ont tenté d'évaluer l'ampleur de "la violence sur la voie publique" pour établir un "classement des petites villes rattrapées par la délinquance au quotidien". Pour ce faire, ils y expliquent s'être référés aux chiffres de la catégorie "coups et blessures volontaires, hors du cadre familial" - qui est bien, elle, une des catégories dans les statistiques du ministère de l'Intérieur.

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Capture d'écran, réalisée le 28 novembre 2023, de l'article du Figaro paru le 21 juin 2023, intitulé "Ces petites villes rattrapées par la délinquance au quotidien: notre classement de 1650 communes"

 

Au ministère de l'Intérieur, Aurélien Poissonnier, chef du Bureau de l'analyse territoriale de la délinquance et des études sur les relations forces de sécurité-population (BESTRP), a confirmé dans un entretien à l'AFP le 24 novembre que les chiffres cités par Le Figaro ne se trouvaient pas tels quels dans un rapport officiel, mais que des résultats s'en approchant pourraient être calculés à partir des bases statistiques du ministère disponibles sur son site en open source, c'est-à-dire en libre accès (archive).

Peut-on toutefois considérer que le vocable "violences sur la voie publique" est synonyme de la catégorie "coups et blessures volontaires, hors du cadre familial" ? Non, répond M. Poissonnier.

"Utiliser le terme de 'violences sur la voie publique' pour qualifier les 'coups et blessures hors cadre familial' n'est pas très précis et peut prêter à confusion", estime-t-il, car "'hors cadre familial', ce peut-être au travail, dans une association, un magasin, un bar, ou même à la maison avec des personnes extérieures à la famille". Soit dans des situations bien plus variées que sur la seule voie publique.

Utiliser cette approche pourrait ainsi concourir à surestimer la violence "dans les rues" de ces petites villes.

Contactés par mail par l'AFP le 28 novembre pour connaître leur méthodologie, les journalistes du Figaro auteurs de l'article n'avaient pas répondu au moment de la publication de notre article.

Généralisation et confusion entre "villages" et "petites villes"

La hausse de "38%" des "faits violents" dans "les petites villes" calculée par Le Figaro est certes très importante. Mais Marine Le Pen se fonde donc sur des données aux contours jugés flous par le ministère.

Elle généralise aussi à l'ensemble de la France des données partielles, puisque l'article dit étudier celles pour "1.650 communes" et "près de 15 millions de personnes", sur les quelque 35.000 communes françaises (archive) et 68 millions d'habitants du pays.

Enfin, et surtout, l'ex-candidate à la présidentielle parle des "villages", alors que Le Figaro stipule bien avoir étudié des "petites villes" comptant "de 5.000 à 20.000 habitants".

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Marine Le Pen à l'Assemblée nationale le 14 novembre 2023

AFP

 

En milieu rural, une délinquance moindre qu'en zone urbaine et des données éparses

Quelle est la situation réelle dans ces petites communes rurales ? Les données officielles sont éparses et peu nombreuses sur ce sujet. Elles montrent en tout cas que le niveau général de délinquance dans les zones rurales est très loin d'atteindre les niveaux des plus grandes agglomérations.

Une "Géographie de la délinquance à l'échelle communale" publiée par le SSMSI en mars 2022 montre qu'en France métropolitaine, la délinquance reste concentrée dans les zones les plus densément peuplées (archive).

En 2021, "la majorité des actes de délinquance" pour "dix grandes catégories de crimes et délits" enregistrés par les policiers et les gendarmes - dont les coups et blessures volontaires sur personnes de 15 ans ou plus hors cadre familial - avait été commise "dans seulement 1% des communes métropolitaines", y écrit le SSMSI. "La délinquance est concentrée dans les mêmes communes que la population, notamment les capitales régionales, mais de manière encore plus dense". Et "15% des communes n’enregistrent aucune de ces catégories d'infraction".

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Capture d'écran, réalisée le 28 novembre 2023, d'un tableau recensant les faits de délinquance en fonction de la typologie des communes, de "l'urbain dense" au "rural très peu dense", dans le cadre de la note "Géographie de la délinquance communale" publiée par le service statistique du ministère de l'Intérieur en mars 2022

 

On trouve aussi quelques données dans les bilans statistiques annuels du ministère de l'Intérieur. A noter qu'elles concernent le nombre de victimes - et non le nombre d'actes.

Son bilan 2022 "Insécurité et délinquance", publié en septembre 2023, montre ainsi que les zones "hors unité urbaine", c'est-à-dire celles comptant moins de 2.000 habitants, affichent toujours un nombre moindre de victimes que chacune des autres unités urbaines de tailles supérieures, et ce quelle que soit la catégorie de fait de délinquance. C'est le cas par exemple pour les coups et blessures volontaires (tous cadres, familial et hors familial, inclus) :

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Capture d'écran, réalisée le 28 novembre 2023, d'une page du rapport annuel "Insécurité et délinquance en 2022: bilan statistique" du ministère de l'Intérieur, paru en septembre 2023

 

S'intéresser au profil des victimes peut aussi renseigner sur le niveau d'insécurité dans les zones urbaines et "les villages". Or celles-ci sont en majorité des hommes jeunes (moins de 30 ans), qui vivent "plus souvent que la moyenne dans des villes de plus de 100.000 habitants", a pu établir le Cesdip dans une note intitulée "Observer dans la durée les agressions" (archive).

Quant à l'évolution de la situation dans les communes rurales, si Marine Le Pen parle d'"explosion" de la délinquance sur la voie publique, il est très difficile voire impossible de dresser un tableau précis et sur la durée vu le peu d'enquêtes sur ces territoires.

On ne peut pas par exemple saisir l'évolution dans les campagnes entre 2016 et 2022 en comparant les bilans annuels du SSMSI : le premier bilan de l'année 2016 publié en janvier 2017 recensait le "taux de commission" de faits par catégorie de délinquance et taille d'unité urbaine (graphique ci-dessous), alors que le rapport 2022 recense le nombre de "victimes" (graphique ci-dessus). Or un fait n'égale pas une victime: un seul fait peut provoquer plusieurs victimes, et inversement, une même personne peut être victime dans la même année de plusieurs faits.

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Capture d'écran, réalisée le 28 novembre 2023, d'une page du rapport "Insécurité et délinquance en 2016: premier bilan statistique" du ministère de l'Intérieur

 

La loi a élargi la définition des "coups et blessures volontaires" enregistrés

Au niveau national, il s'avère certes que le bilan 2022 du ministère paru en septembre 2023 montre une hausse du nombre de victimes dans toutes les catégories de faits. C'est le cas notamment pour les coups et blessures. On s'aperçoit cependant que ce sont les violences intrafamiliales qui sont les plus nombreuses et tirent désormais cet indicateur à la hausse - et non les violences hors cadre familial :

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Capture d'écran, réalisée le 30 novembre 2023, du tableau récapitulant le nombre de victimes par catégories d'actes délinquants de 2018 à 2022 publié dans le bilan 2022 du ministère de l'Intérieur

 

On peut aussi supposer que ces statistiques nationales, établies à partir des seuls faits enregistrés par les forces de l'ordre, sous-estiment dans certains cas les chiffres, puisqu'on a vu que toutes les victimes ne portaient pas systématiquement plainte.

Mais comme évoqué plus haut, les situations sont très diverses selon les territoires. "La situation globale est contrastée", rappelle Aurélien Poissonnier, du ministère de l'Intérieur.

Pour tenter de dresser un tableau approchant la réalité de la délinquance en France, des chiffres d'évolution d'une année sur l'autre ou sur très courte période sont insuffisants. D'autant que de multiples facteurs peuvent les influencer.

La hausse d'un indicateur peut être liée à des évolutions sociétales : par exemple, la hausse du nombre de plaintes pour violences sexuelles ces dernières années peut s'expliquer en partie par le fait que davantage de victimes osent désormais porter plainte (archive).

Des évolutions méthodologiques peuvent rebattre certains périmètres et méthodes de collecte des données. Le bilan 2022 du ministère de l'Intérieur compte ainsi pas moins de onze pages dédiées à l'explication des sources utilisées et de la méthodologie et ses évolutions.

Surtout, les évolutions de la loi contribuent à complexifier l'étude de la délinquance. Et c'est particulièrement le cas pour les coups et blessures.

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Le fronton de l'Assemblée nationale, le 17 juillet 2023

AFP

 

Depuis le début des années 80, "le droit a accru de façon répétée la définition de ce que sont les coups et blessures volontaires" enregistrables dans les statistiques, souligne Renée Zauberman, du Cesdip. Celui-ci a ainsi recensé pas moins de 21 modifications législatives entre 1981 et 2022 ayant élargi la possibilité de désormais considérer comme "délits" (punissables d'amendes ET prison) des coups et blessures qui étaient auparavant classés comme "contraventions de cinquième classe" (punies d'amendes seulement devant la justice), non recensées par les statistiques policières (archive).

Dans ce cas précis, on peut neutraliser les effets de ces modifications législatives en s'en tenant à la définition de 1981 (et qui a toujours cours devant les tribunaux), c'est-à-dire lorsqu'il fallait au moins huit jours d'incapacité totale de travail (ITT) pour que des coups et blessures soient considérés comme tels et soient enregistrés dans les statistiques des forces de l'ordre.

On voit alors que l'on est depuis "dans une stabilité": "entre le milieu des années 80 et les années 2019-2020, en moyenne en France métropolitaine, entre 2,5 et 3% de la population âgée d'au moins 15 ans a été victime d'une agression physique sur deux ans - période qui permet un échantillon plus large. Et pour les infractions les plus graves, on est entre un dixième de pourcent et un quart de pourcent", détaille Mme Zauberman.

Interprétation et confusions

Le président du RN Jordan Bardella cite aussi des statistiques sur la délinquance pour illustrer selon lui la dangerosité des "rues" françaises. Le 27 novembre sur France 2, il a assuré: "Moi je dis les choses, je vois la réalité en face, et je vois que nous avons un pays aujourd’hui où les Français ont peur de sortir dans les rues, où l’insécurité n’épargne plus aucun territoire de la République française, et qu’il y a dans notre pays une agression gratuite toutes les 44 secondes et 120 attaques au couteau par jour" (à partir de 30 secondes dans la vidéo ci-dessous).

La manière dont Jordan Bardella cite ces chiffres est trompeuse : il utilise un vocabulaire qui interprète de façon erronée des catégories statistiques, des moyennes nationales qui occultent la complexité de la réalité, et mélange faits recensés et nombre de victimes.

Concernant l'"agression gratuite toutes les 44 secondes", on peut se référer à l'enquête "Cadre de vie et sécurité" en 2018, publiée en décembre 2019 et alors menée par l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), le SSMSI et l'Observatoire national de la délinquance et de la réponse pénale (ONDRP, dissous depuis) (archive).

Ces enquêtes Cadre de vie et sécurité sont des enquêtes "de victimation" exclusivement.

Cette année-là, 710.000 personnes âgées de 14 ans ou plus disent avoir été victimes de "violences physiques hors ménage, hors situation de vol" selon cette enquête. Si l'on divise le nombre de secondes dans une année (31,536 millions) par ce chiffre, on arrive bien à une victime toutes les 44 secondes. Une victime, et non pas "une agression", comme le dit Jordan Bardella, ce qui est différent.

De plus, ce calcul traduit une moyenne nationale, qui gomme la diversité des situations sur le territoire. 

Enfin, en parlant d''agression gratuite", Jordan Bardella interprète le vocable qui apparaît dans les statistiques ("violences physiques hors ménage, hors situation de vol").  "Une interprétation complètement abusive", estime Renée Zauberman, selon qui cette terminologie vise à "montrer la méchanceté intrinsèque des acteurs".

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Un véhicule de la gendarmerie, le 12 juillet 2020

AFP

 

Données anxiogènes mises en avant

Concernant les "120 attaques au couteau par jour", le chiffre de 120 émane d’un autre article du Figaro, daté du 16 février 2020, intitulé "Plus de 120 agressions à l'arme blanche ont lieu chaque jour en France" (archive).

Là encore, le chiffre n'existe pas tel quel dans les statistiques officielles. On peut néanmoins le calculer à partir des chiffres d'une note de l’ONDRP (archive) de novembre 2019 intitulée "La gravité des violences physiques hors ménage au moment des faits évolue peu depuis 2006". Il y est écrit qu'"entre 2015 et 2017, 18% des victimes de violences physiques déclarent avoir été violentées avec au moins une arme" - soit 117.540 personnes selon les calculs de l'AFP - et que sur ce total, "37% évoquent une arme blanche" - soit au final 43.489,8 personnes sur l'année; ou 119,15 personnes par jour, selon nos calculs - soit les 120 cités par Le Figaro et Jordan Bardella. 

Mais pour le président du RN, l'usage d'une arme blanche devient une "attaque au couteau", terme qui contient une connotation plus effrayante.

L'utilisation de ce chiffre dans le discours politique (il a notamment été aussi cité en 2020 par Nicolas Dupont-Aignan, président du parti Debout la France) illustre la manière dont sont régulièrement mis en avant les chiffres les plus susceptibles d'alimenter un climat anxiogène, propre à mobiliser une partie de l'électorat.

Le chiffre de "120 agressions à l'arme blanche" par jour peut donner le sentiment d'une insécurité omniprésente et permanente, surtout si l'on omet de citer aussi d'autres éléments de la note de l'ONDRP. Par exemple que "chaque année entre 2015 et 2017, 1,3% des personnes de 14 ans et plus déclarent avoir été victimes de violences physiques de la part d’une personne ne vivant pas avec elles au moment des faits" et que "le nombre de victimes évolue peu depuis 2006" - des statistiques qui dressent un tableau moins alarmant.

L'AFP a déjà vérifié des déclarations de Marine Le Pen sur la "délinquance de rue" (ici), ainsi que sur les violences sexuelles supposément liées à l'immigration selon elle (ici) mais aussi selon le président du parti d'extrême droite Reconquête Eric Zemmour (ici). En 2022, l'AFP avait aussi montré que les données d'un "classement des villes les plus criminelles d'Europe" relayé par des candidats RN et Reconquête aux législatives n'étaient pas fiables (ici).