Non, il n'y pas un million de Français victimes de myocardites suite à la vaccination Covid


Non, il n'y pas un million de Français victimes de myocardites suite à la vaccination Covid

Publié le lundi 6 février 2023 à 16:00

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(AFP)

Auteur(s)

Julie PACOREL, AFP France

Les vaccins à ARN messager contre le Covid ont été associés à un risque augmenté de myocardite, une inflammation du muscle du coeur, un effet secondaire qui reste toutefois très rare et généralement sans gravité. Mais des publications sur les réseaux sociaux assurent que cette pathologie peut en fait toucher un million de personnes en France, citant à l'appui une étude suisse. C'est un raccourci erroné, expliquent les médecins interrogés par l'AFP, qui mettent en garde : l'étude en question, qui n'a pas fait l'objet d'une publication dans une revue scientifique, ne mesure pas les myocardites à proprement parler. L'équipe a dosé une protéine évoquant des lésions du myocarde, mais sans que la myocardite soit confirmée par d'autres facteurs indispensables : douleurs, examen par IRM. Ses conclusions ne peuvent en aucun cas être extrapolées comme le font les publications trompeuses évoquant un million de myocardites en France.

Une jeune femme les traits marqués par la douleur se tient la poitrine - sur laquelle un coeur s'affiche en surimpression, le tout accompagné d'un message anxiogène : "INCROYABLE !!! Il y aurait actuellement en France environ 1 million de personnes qui pourraient être atteintes de myocardite post-vaccinale SANS LE SAVOIR !!!"

Ce message alarmiste fait partie d'un long thread publié le 28 janvier sur Twitter et retweeté plus de 2.500 fois au 2 février.

e1462d70b16df48186a1ed5d59e8972cb4ab780a-ipad.jpgCapture d'écran Twitter le 2 février

Dans la suite du thread, l'auteure de ces tweets  cite ses "sources" : "En octobre 2022, une étude statistique conduite par le cardiologue Christian Mueller, chef de service au University Hospital de Bâle en Suisse, constate une incidence myocardique 800 fois supérieure parmi la population vaccinée à l’ARNm. 800 FOIS ! ".

"L’incidence des lésions myocarditiques est de 2,8% ! Soit 800 fois l’incidence habituelle constatée en pop[ulation] générale!", poursuit-elle. 

Elle indique avoir fait le calcul suivant pour parvenir à "un million" de personnes concernées: "Sur Covid Tracker Vaccin Tracker, nous avons toutes les données actualisées au 25/01/2023 en direct du Ministère de la Santé. Au 25/01/2023, il y a en France 37 848 132 personnes injectées 3 doses. 37 848 132 x 2,8% = 1 059 748 personnes susceptibles de faire une myocardite !!! "

Ce thread a été partagé des centaines de fois sur Twitter et Facebook, et ses conclusions également, comme sur cette publication Telegram du 2 février, vue plus d'un millier de fois, qui affirme: "L’Omerta sur les myocardites dues au vaccin Covid-19 se brise petit à petit. À moyen terme, 1 million de personnes pourraient être concernées en France. C’est ce que révélait [le magazine] Nexus il y a quelques semaines".  L'article de Nexus-relais régulier de fausses affirmations- du 21 octobre se fondait sur la même étude suisse et titrait: "800 fois plus de myocardites après la 3e dose de vaccin anti-Covid d’après la Société française de cardiologie".

Une présentation dans un congrès de cardiologie

Contactée par l'AFP, l'Université de Bâle, d'où émane l'étude mentionnée par ces publications trompeuses, a répondu le 30 janvier que le texte "avait été soumis à une publication scientifique mais n'avait pas encore été publié". L'AFP a demandé ce texte à l'Université, qui a répondu "ne pas avoir le manuscrit".

C'est également la mise en garde que fait le professeur Mahmoud Zureik, directeur de l'agence Epi-phare, qui surveille l'ensemble des produits de santé en France, interrogé par l'AFP le 1er février: "c’est une communication d’un congrès, pas un papier scientifique validé par les pairs (experts), ce n’est pas publié et je ne suis pas sûr qu’il le sera un jour, il n’y a même pas à l'heure actuelle de rapport d'étude". 

Le travail de l'équipe de Christian Mueller a effectivement été présenté au Congrès de cardiologie Barcelone en août 2022. On peut voir le professeur Mueller dans une vidéo sur YouTube tournée lors de ce congrès (image ci-dessous), mais pas sa présentation de l'étude, qui elle est réservée aux abonnés de l'European Society of Cardiology sur le site du Congrès.

66a8f0802f81ddf22640c3d681b6d167663d9338-ipad.jpgCapture d'écran Youtube du 2 février

"On ne connaît pas le détail du protocole, on ne connaît pas les caractéristiques du groupe vacciné ni du groupe contrôle", remarque aussi le Dr Zureik. 

A la tête d'Epi-Phare, un groupement d'intérêt scientifique créé fin 2018 par l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) et la Caisse nationale d'assurance maladie (CNAM), qui réalise des études de pharmaco-épidémiologie, Mahmoud Zureik a participé à la surveillance des effets secondaires possibles des vaccins. Epi-Phare a publié plusieurs études sur le sujet.

"Ce qui est certain aujourd'hui, c’est que les vaccins à ARN messager (Pfizer et Moderna) donnent des myocardites, Moderna plus que Pfizer", dit-il.

Le risque est plus élevé avec la deuxième dose qu'avec la première, selon les études les plus récentes, et persiste avec les doses de rappel "mais est inférieur à celui de la 2ème dose". 

Pas de données cliniques mais uniquement biologiques

D'après la Société Française de Cardiologie, qui a publié un résumé de l'étude sur son site internet, il s'agit d'une étude prospective - visant à évaluer les effets d'un facteur donné - sur une population de 835 patients, tous des employés de l'hôpital universitaire de Bâle. 

Dans une interview à l'AFP le 1er février, le Pr Mueller a expliqué que son équipe est spécialisée dans la détection précoce de problèmes cardiaques aigus. "Comme cardiologue, j'avais l'impression de voir plus de patients concernés par des problèmes de coeur après une vaccination que ce qu'indiquaient les données disponibles", ajoute-t-il, "alors j'ai monté une étude pour tester l'hypothèse que les problèmes cardiaques sont plus courants qu'on ne pense".

Le professeur Pascal Defaye, président du Groupe de rythmologie et stimulation cardiaque de la Société Française de Cardiologie, a assisté à la présentation de cette étude à Barcelone. Pour lui, il s'agit d'"équipes reconnues", mais il met en garde, lors d'une interview  à l'AFP le 31 janvier: "Ils n’ont pas recherché de données cliniques sur les myocardites, ils ont fait de la biologie systématique, en dosant des enzymes spécifiques du myocarde, les troponines ultrasensibles".

Attention, dit il, "une augmentation modérée des troponines n'est pas une myocardite". Le cardiologue rappelle qu'une myocardite se caractérise par des "douleurs intenses à la poitrine des patients quand ils respirent, pour lesquels on fait des dosages et une IRM qui montrent une hyper fixation à un endroit du cœur, c’est un ensemble".

Une différence que reconnaît le Pr Mueller: "notre étude a détecté des lésions du myocarde, qui sont vraisemblablement induites par des myocardites, mais pour le prouver il aurait fallu des biopsies".

Il rappelle aussi qu'il faut différencier "les cas de myocardites sévères qui peuvent provoquer des symptômes et de l'arythmie, et les cas de lésions myocardiques modérées chez des personnes qui ont les effets secondaires classiques de la vaccination, comme la fièvre, la fatigue et des douleurs musculaires, mais pas de symptôme thoracique spécifique comme une douleur à la poitrine".

Le Pr Zureik insiste aussi : "une élévation de troponine ne signifie pas forcément pas une myocardite", et donc parler d'un risque de myocardite de 2,8% supérieur à l'incidence habituelle est extrêmement trompeur. Il remarque aussi que dans l'étude de Christian Mueller, "les mesures de troponines ont été réalisées après la vaccination mais on n’a pas de mesure avant vaccination, on ne sait pas s’il y avait une élévation avant".

Un article de la Société française de cardiologie

Parmi les arguments mis en avant par les auteurs des déclarations trompeuses sur le risque de myocardite, figure le résumé de l'étude par la Société française de cardiologie. En effet, sur son site cardio-online, la SFC a publié le 24 octobre un article intitulé "Incidence non négligeable des myocardites après 3ème dose de vaccin à ARN messager anti-Covid 19", "d'après la présentation de Christian Eugen Mueller".

Cet article était entièrement public fin janvier, mais depuis une mise à jour du 1er février, sa lecture est réservée aux abonnés.

cf073535fc39e0b045bb60049bf1233825af98dc-ipad.jpgcapture d'écran de Cardio-online le 3 février

Contactés par l'AFP, les auteurs de ce compte-rendu n'ont pas souhaité répondre à nos questions. Pour Pascal Defaye, de la SFC, "il faut prendre cet article non pas comme ce que pense la SFC, mais comme une discussion entre spécialistes, ce n'est pas du tout impérieux". Le cardiologue détaille: "il s'agit d'un compte-rendu de conférence rédigé par de jeunes cardiologues en formation, des internes".

Dans sa conclusion, l'article de la SFC relève qu' "aucun MACE [incident cardio-vasculaire majeur, NDLR] n'a été rapporté dans la population étudiée à 30 jours, néanmoins du fait de la réalisation de doses répétées, il est intéressant de se demander si cela ne pourrait pas entraîner des séquelles à long-terme (insuffisance cardiaque, arythmie)".

Le Pr Mueller lui-même fait l'hypothèse que "si ces lésions sont répétées, elles pourraient mener à une arythmie et dans des cas graves à insuffisances, mais dans aucun cas à des crises cardiaques", tout en rappelant que les lésions affectent le muscle cardiaque, pas les artères.

Le docteur Mahmoud Zureik, qui a mené de nombreuses études sur le sujet, rappelle qu'en l'état des connaissances: "Toutes les études ont montré que quand le risque de myocardite existe, la myocardite survient  rapidement après la vaccination, c’est-à-dire dans la semaine qui suit".

"On a suivi les patients qui ont fait une myocardite pendant un mois et à ce stade, il n’y a pas eu de décès en France", rappelle-t-il, ajoutant "On est en train de suivre ces patients qui ont une myocardite après la vaccination à six mois, un an".

Un million de myocardites en France?

En tout état de cause, assure M. Zureik, la vaccination ne peut avoir provoqué un million de myocardites en France. Outre le fait que les auteurs des publications sur les réseaux sociaux font l'amalgame entre "lésions myocarditiques" et "myocardites", cette hypothèse est totalement infondée selon le Pr Zureik: "c’est une pathologie à l’origine assez rare, et là on passerait de 2.500 myocardites hospitalisées en France à un million et ça passerait inaperçu ? c’est impossible".

"Déjà quand vous avez quelques milliers d’hospitalisation pour Covid, le système de santé est presque débordé, alors vous imaginez un million de myocardites ?", insiste-t-il.

Le spécialiste rappelle l'état des connaissances sur les myocardites et la vaccination anticovid, début 2023. Le Pr Zureik a participé à cet article rédigé par des cardiologues, qui fait le point sur le sujet.

Ses travaux ont notamment montré que le risque de myocardite est plus élevé chez les jeunes garçons de moins de 30 ans, spécialement avec le vaccin Moderna: "c'est suite à ces travaux que la Haute autorité de santé (HAS) en novembre 2021 a limité l’utilisation de Moderna aux plus de 30 ans".

03b9dfc31fe74ba00459b0ab4a2bf1cf5ff2e856-ipad.jpgcapture d'écran du site de la HAS le 3 février

Les fausses allégations sur les myocardites post-vaccinales sont légion depuis 2021, et ont fait l'objet de plusieurs articles de l'AFP Factuel, ici notamment sur des publications qui affirmaient à tort, que 10% des personnes vaccinées étaient touchées.

Les premières mentions de myocardites post-vaccinales datent d'avril 2021, et ont été révélées par une recherche israélienne. Elles ont ensuite été intégrées à la pharmacovigilance américaine notamment. 

En France, depuis l'été 2021, les myocardites et les péricardites sont considérées comme des effets indésirables pouvant survenir suite à une vaccination contre le Covid-19 par un vaccin à ARN messager.

Le surrisque est estimé à 17 myocardites pour 100.000 doses chez les hommes de 18 à 24 ans pour le vaccin de Moderna et 5 cas pour 100.000 doses pour celui de Pfizer.

"Aux regards des risques, le bénéfice de la vaccination ne se pose pas pour les femmes et les hommes de plus de 30 ans, et les données sur les myocardites publiées depuis l’été 2021 ne veulent certainement pas dire qu’il faut mettre fin à la vaccination des jeunes hommes de moins de 20 ou 30 ans, qui gardent un bénéfice sur la diminution des événements graves liés à la COVID", analyse Florian Zores sur son blog "Insuffisant cardiologue".

"On doit cependant chercher à réduire le risque des myocardites", conclut-il.