Une distribution de comprimés d'iode en Bourgogne liée à la crise au Niger ? C'est faux


Une distribution de comprimés d'iode en Bourgogne liée à la crise au Niger ? C'est faux

Publié le mercredi 9 août 2023 à 12:28

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Auteur(s)

Alexis ORSINI / AFP France

Des publications Facebook en date du 5 août 2023 affirment qu'une distribution de comprimés d'iode aurait débuté près d'une centrale nucléaire, en Bourgogne, "dans le contexte de l'arrêt des livraisons d'uranium en provenance du Niger". Elles s'appuient sur un reportage vidéo montrant une telle campagne de distribution à Donzy, dans la Nièvre, avec un bandeau titre indiquant "crise du carburant à cause du Niger". Mais si les images sont authentiques, le bandeau de cette séquence a été retouché pour établir un lien trompeur avec la crise actuelle au Niger.

Le reportage originel de France 3 Bourgogne-Franche-Comté date de septembre 2019, comme l'a confirmé la chaîne à l'AFP, et était consacré à la campagne de prévention organisée à Donzy, dans le cadre  de l'élargissement du périmètre de sécurité de la centrale nucléaire de Belleville-sur-Loire. Enfin, la mairie de Donzy, la préfecture de la Nièvre et EDF ont tous indiqué à l'AFP qu'aucune distribution de pastilles d'iode n'a eu lieu début août 2023 dans la commune.

"La France court à la catastrophe ! Il s'avère qu'on a commencé à distribuer des comprimés d'iode aux Français qui vivent à proximité de la centrale nucléaire. L'exercice aurait été réalisé dans le contexte de l'arrêt des livraisons d'uranium en provenance du Niger...", soutient la légende d'une vidéo mise en ligne sur plusieurs profils Facebook (1, 2, 3) le 5 août 2023, à quelques minutes d'écart à chaque fois.

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Captures d'écran réalisées sur Facebook le 7 août 2023.

 

On retrouve également cette séquence sur deux pages Facebook (4, 5), avec le même texte descriptif, à l'exception de son accroche, tournée de manière interrogative ("La France court-elle à la catastrophe?").

A en croire le bandeau titre visible dans la vidéo, rappelant l'habillage de la chaîne France 3, ce reportage aurait été filmé en Bourgogne et serait consacré "à la crise du carburant à cause du Niger" - dans un contexte d'inquiétudes (lien archivé) autour de l'approvisionnement en uranium de l'Union européenne suite au coup d'Etat militaire au Niger, un pays représentant un quart des approvisionnements des Européens (lien archivé).

Le Niger n'est cependant jamais mentionné au cours de cette séquence d'environ deux minutes consacrée à la commune de Donzy, dans la Nièvre.

Et pour cause : si ce sujet a bien été réalisé par France 3, son bandeau a été retouché pour faire croire qu'il était consacré aux conséquences de la crise au Niger, comme on peut le voir sur le comparatif ci-dessous. Ce reportage date en réalité de septembre 2019, comme l'AFP a pu le vérifier en retrouvant l'article (lien archivé) et la vidéo d'origine (lien archivé) à partir d'une recherche sur Google avec les mots-clé "donzy france 3 pastille iode".

Joint par l'AFP le 8 août 2023, France 3 Bourgogne-Franche-Comté indique n'avoir "diffusé aucun sujet sur le Niger ces derniers jours dans [ses] éditions régionales de France 3 Bourgogne" et confirme que la séquence originelle date bien "du 19 septembre 2019". 

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Captures d'écran réalisées sur YouTube (à gauche) et Facebook (à droite), le 7 août 2023.

 

Une campagne de prévention organisée en 2019

Comme l'indique la voix off du reportage dès ses premières secondes, celui-ci relate en effet une actualité purement locale : "Dans les rues de Donzy, le risque nucléaire paraît bien loin : pas de panache de vapeur en vue. Pourtant, la commune fait partie du nouveau plan particulier d'intervention de la centrale de Belleville-sur-Loire à une vingtaine de kilomètres. Un élargissement qui interroge les habitants."

"Dans les prochaines semaines, les Donziais seront invités à aller retirer en pharmacie des pastilles d'iode. Et de son côté, la mairie doit établir un plan communal de sécurité", poursuit la séquence, après avoir montré les réactions de certains habitants à ce changement de périmètre.  

Comme l'expliquait l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) sur son site en juin 2019 (lien archivé), cette distribution de comprimés d'iode faisait partie d'"une campagne d’information et de distribution préventive de comprimés d'iode à l’attention de l’ensemble des riverains et des responsables d'ERP [réacteurs nucléaires] résidant dans un rayon de 10 à 20 km autour des 19 centrales nucléaires françaises", suite au doublement par le gouvernement du rayon du périmètre concerné par le Plan particulier d'intervention (PPI), propre à chaque centrale, qui "détermine les actions de protection et les moyens de secours associés susceptibles d’être mis en œuvre en cas d'accident."

Ainsi que l'indique par ailleurs l'ASN sur une page dédiée (lien archivé), la prise de comprimés d'iode "sur instruction du préfet fait partie des actions de protection des personnes en cas d'accident [nucléaire] avec l’évacuation, la mise à l'abri, etc.", ces pastilles permettant aux riverains "de protéger leur thyroïde en cas de rejet accidentel d'iode radioactif dans l'atmosphère.

Ces campagnes de pré-distribution, qui "concernent l’ensemble des établissements recevant du public (ERP), à savoir les écoles, administrations et entreprises publiques et privées, et les 2.200.000 personnes réparties dans les 1.100 communes concernées par le PPI", ont lieu "au minimum tous les 7 ans du fait de la durée de validité des comprimés", précise encore l'ASN. 

Le reportage de France 3 était ainsi consacré à la mise en oeuvre de cette campagne, comme on peut par ailleurs le voir (à 00:39) sur un panneau d'affichage municipal de Donzy indiquant : "Une campagne de prévention 'alerte nucléaire' - Les comprimés d'iode sont disponibles en pharmacie avec votre bon de retrait".

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Capture d'écran réalisée sur YouTube, le 7 août 2023.

 

Aucune distribution de pastilles en cours à Donzy

Outre la modification de son bandeau titre, un autre élément du reportage montre qu'il ne date pas d'août 2023 : on y voit intervenir Jean-Paul Jacob, qui était maire de la commune en 2019 mais ne s'est pas représenté aux élections municipales de 2020 (lien archivé), Donzy étant aujourd'hui administré par la maire Marie-France Lurier (lien archivé). 

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Capture d'écran réalisée sur YouTube le 8 août 2023.

 

Contactée par l'AFP le 7 août 2023, la mairie de Donzy a confirmé qu'"aucune distribution de pastille n'a eu lieu début août 2023 sur la commune de Donzy". De son côté, EDF indiquait à la même date qu'"il n'y a pas de campagne d’information spécifique associée à une mise à disposition préventive de comprimés d’iode stable en cours." Enfin, la préfecture de la Nièvre indiquait à l'AFP, le 8 août 2023, "qu'il n'y a pas eu de distribution de pastilles d'iode a Donzy, de notre fait et concernant le Niger."

Le putsch militaire au Niger, où le Français Orano exploite une mine d'uranium (lien archivé), rappelle la nécessaire diversification des sources d'approvisionnement de ce minerai indispensable au fonctionnement des centrales nucléaires, un processus engagé depuis des années par les exploitants. 

Le spécialiste du cycle du combustible nucléaire, qui emploie quelque 900 salariés dans le pays — essentiellement locaux —, a indiqué le 27 juillet 2023 suivre de très près la situation, mais s'est voulu rassurant.

"La crise actuelle n'a aucune incidence de court terme sur les capacités de livraison d’Orano à la France et à ses clients internationaux", a affirmé le 31 juillet 2023 le groupe à l'AFP, en relativisant sa dépendance au Niger "grâce à une production et des projets en développement sur (...) quatre continents".

Orano comme le gouvernement français soulignent que le Niger ne représente qu'une petite part de la production mondiale d'uranium naturel - 4,7% loin derrière le Kazakhstan (45,2%), des chiffres de 2021 de l'agence d'approvisionnement d'Euratom (ESA).

La Commission européenne a estimé le 1er août 2023 qu'il n'y avait "pas de risque" pour l'approvisionnement en uranium de l'UE suite au coup d'Etat militaire au Niger.

"Les opérateurs de l'UE disposent de stocks suffisants d'uranium naturel pour atténuer tout risque d'approvisionnement à court terme", a indiqué un porte-parole de l'exécutif européen lors d'une conférence de presse.